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lundi, 16 février 2026

Les Hyaines, de Bruno Lafourcade

Il faudrait un nouveau La Bruyère pour écrire Les Caractères au temps de l'internet, des réseaux sociaux, de l'IA et des wokes. Bruno Lafourcade a commencé cette vaste entreprise avec son dernier ouvrage, Les Hyaines.

lafourcade.jpgUn titre étrange, et non une faute d'orthographe, puisqu'il s'agit d'un néologisme, d'un mot-valise formé en reliant les termes hyène et haine. Tous les caractères que l'auteur se propose d'analyser et de décrire sont d'ailleurs résumés et définis par un mot-valise : l'égautiste mélange l'ego et l'autisme, la sexperte le sexe et l'experte, l'albatroce l'albatros et l'atroce, le filousophe le filou et le philosophe, le saltimbank le saltimbanque et the bank, l'aborijeune l'aborigène et le jeune, etc.

De nouveaux termes nécessaires pour rendre compte d'une réalité nouvelle, celle du virtuel, des écrans et des réseaux, même si les ressorts psychologiques animant ces créatures sont en grande partie les mêmes qu'au temps de La Bruyère : l'égoïsme, l'orgueil, la fatuité, la superficialité, la bêtise. 

Pour décrire ces personnages, souvent ridicules et parfois odieux, influenceuses, acteurs donneurs de leçons depuis leur hôtel particulier, révoltés prospères, pseudo-philosophes, Lafourcade n'a guère besoin d'inventer : la plupart du temps il lui suffit de citer leurs propos et leurs écrits, tant ils sont leur propre caricature. Il aboutit à des types, en croisant plusieurs individus de la même espèce, « militantes sur-indignées, patriotes sans orthographe, adolescentes sans pères » ou il démolit allègrement certaines têtes à claques qui sont ses têtes de turcs : Corinne Masiero, Laurent Ruquier, Virginie Despentes, entre autres. Il se montre alors un « entrepreneur de démolitions », comme le fut Léon Bloy.

« La vraie bêtise a du génie », clame Lafourcade dans sa description de la bovaryène, cette inculte qui n'hésite pas à se lancer dans la critique littéraire et se fait les dents sur « Madame Bovary » de l'infortuné Flaubert, qui se voit chroniqué ainsi :

« 2,0 sur 5 étoiles. C'est plutôt genre young adult mais en plus chiant. Une meuf a trop la mort parce qu'elle est avec un gros lourd. Elle s'est trophée un film sur comment sa vie elle allait être. Et c'est pas du tout comme ça. Après elle accouche et là elle a un bébé elle l'appelle Berthe ! Berthe !!! Après elle s'emmerde encore plus genre comme quand tu t'emmerdes encore plus. Alors elle fait la belle et elle sort avec des chacals. Pas en boîte, dans des trucs tout moisis comme des carrosses. Mais les mecs c'est des mythos et à la fin la meuf est dead. Je te dis pas comment, je veux pas spoiler mais ça m'a trop chokée. »

« Tous ces hamsters tournent en rond dans leur narcissisme », conclut l'auteur. Un livre lucide plein d'humour, d'invention, d'observations, qui après nous avoir réjoui, nous fait prendre conscience avec tristesse que ces usurpateurs, dont le livre dresse un premier catalogue, ont réussi à envahir notre espace et notre temps.

 

 

 

 

mardi, 10 février 2026

Les Moments littéraires n° 55 (Hélène Hoppenot)

La revue Les Moments littéraires, dirigée par Gilbert Moreau, spécialisée dans l'écriture intime et les journaux littéraires, consacre entièrement son numéro 55 à Hélène Hoppenot.

les moments litteraires,hélène hoppenotNée à Paris en 1894, Hélène Delacour épouse Henri Hoppenot, diplomate. Elle suivra son mari dans ses différents postes (Rio de Janeiro, Téhéran, Santiago du Chili, Berne, Beyrouth, Berlin, Pékin, Paris, Montevideo, Washington, Berne, New-York, Saïgon). Tout commence en 1917 quand son mari est nommé secrétaire d'ambassade à Rio de Janeiro ; le couple rejoint le ministre plénipotentiaire Paul Claudel et son secrétaire personnel Darius Milhaud.

Dès ce moment, Hélène Hoppenot tient son Journal intime où elle brosse notamment les portraits des hommes politiques ou des artistes qu’elle rencontre. Elle ne le délaissera que pendant les quatre années en Chine, remplaçant sa plume par un Rolleiflex car « ce qui est parfait ne se raconte pas » et c’est par la photographie qu’elle captera la vie quotidienne, les paysages, les traditions, les monuments de ce pays.

Au sommaire de ce numéro exceptionnel, on découvre d'abord un portrait de Romain Gary élaboré avec les nombreuses entrées du Journal consacrées à cet écrivain qui fut nommé, en 1950, à l’ambassade de France à Berne alors qu’Henri Hoppenot était ambassadeur. Il s’en suivra une longue amitié entre l’écrivain et le couple. On apprend beaucoup sur l'homme Gary, à la fois charmant et excessif.
Ensuite, Hélène Hoppenot tire un portrait fidèle en quelques phrases des personnalités qu’elle côtoie (Louis Aragon, Joséphine Baker, Georges Bidault, Brancusi, Blaise Cendrars, Winston Churchill, Paul Claudel, Colette, Charles de Gaulle, Saint-John Perse, André Malraux, François Mauriac, Darius Milhaud, Henry de Monfreid, Pablo Picasso, Jean-Paul Sartre, Érik Satie…).

Elle est lucide, objective, exacte, et ne cherche pas à dissimuler les travers ou les défauts physiques des personnes rencontrées. Elle décrit, sans souci de plaire ni d'édulcorer – ce Journal n'étant pas a priori destiné à la publication. C'est à la fois un témoignage de première main, intéressant pour l'histoire littéraire et artistique, et un plaisir de lire ses notes sans filtre, sans retenue où elle peut se montrer à l'occasion cruelle.
Florilège.
Aragon : « Il a grisonné et conservé cet air hypocrite de chat qui s'apprête à laper de la crème en surveillant les alentours. Grande amabilité cachant un grand fanatisme. » Claudel : « Paul Claudel est plutôt petit. Cheveux châtains, yeux d'un très beau bleu, bouche sarcastique et sensuelle, un peu trop recouverte par une moustache inégale et court taillée. Si le visage est ingrat, le regard est magnifique ; le corps semble prêt à dégager une charrue embourbée. » Malraux : « Maigre et blafard, les yeux globuleux, cent pour cent cérébral. Les mots, les phrases se bousculent dans sa bouche, ses gestes saccadés se transforment en feu d'artifice de tics, et la gymnastique mentale qu'il vous oblige à faire à sa suite vous laisse aussi courbatu qu'après une forte grippe. » Sartre : « Sa vive intelligence et son animation ne peuvent me faire oublier son œil opaliné de chien mort, tombant sur une joue dont la peau est rugueuse et luisante. Il m'inspire une vraie répulsion physique. « Vous savez qu'il a de nombreux succès féminins ? », me dit-on. Affreux à penser. »

En revanche elle ne tarit pas d'éloges sur Erik Satie ou Adrienne Monnier.

Le portfolio regroupe une dizaine de portraits d’Hélène Hoppenot réalisés par Henri HoppenotPaul Claudel et Marie Roberte Dolléans-Guignard.

Photo : Hélène Hoppenot, posant pour Paul Claudel en juillet 1918 au Brésil.

Les Moments littéraires, n° 55. 132 pages. 19 €.

BP 90986 75829 Paris cedex 17

www.lesmomentslitteraires.fr