samedi, 04 mars 2006
Comment j'ai écrit Le nom
Le numéro 41 de La faute à Rousseau, revue de l’APA (Association pour l’autobiographie), vient de sortir. Pour cette livraison, dont le thème est « le nom », Philippe Lejeune, spécialiste de l’autobiographie (Le Journal intime, histoire et anthologie est son dernier livre publié aux éditions Textuel) et vice-président de l’APA, m’a demandé un texte relatif à l’écriture et à la conception de mon roman Le nom. Tout le dossier de la revue illustre la complexité des rapports entre un être et son patronyme.
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Comment j’ai écrit Le nom
Si Le nom (publié en 2005 aux éditions A contrario) est un court roman, donc une fiction, dont l’action se déroule en sept jours comme la création du monde avant un épilogue renversant, il rejoint bien des aspects de la recherche autobiographique par la mise en scène d’un narrateur – d’une grande proximité avec l’auteur – qui tourne avec vertige autour de son nom propre, autour de son moi réduit à son nom : un être qui se confond avec ses lettres.
Le nom, c’est d’abord un livre sur le livre, le roman d’un homme qui écrit un roman. Jusque-là, le thème peut apparaître peu novateur, il a été usé par des centaines ou des milliers d’écrivains. L’originalité, c’est la matière ou le matériau de l’œuvre : un seul nom, ou un seul mot, qui est le nom de l’auteur (jamais « prononcé » ou écrit explicitement dans le livre mais décrit de manière à ce qu’on le reconnaisse : rappel des caractéristiques phonétiques des quatre lettres utilisées, de leur place exacte sur un clavier « azerty » d’ordinateur) rétrogradé au statut de nom commun, élément brique de l’œuvre à venir.
En général, je reste longtemps sur un projet littéraire, roman ou recueil de nouvelles, parfois plusieurs années. Or, dans le cas du Nom, la conception et la rédaction ne m’ont guère pris plus de trois mois, certes d’une intensité inhabituelle. Ce projet a été véritablement dicté, il s’est imposé.
Il est né je crois à la fois de mon désir d’être reconnu (comme écrivain) et de mon échec littéraire. Or, être reconnu, c’est être connu, c’est donc la promotion de son nom propre. L’idée était la suivante : puisque l’on écrit des milliers de choses originales, dans la souffrance (l’écrivain accouche de son œuvre dans la douleur) pour devenir un homme célèbre, donc un homme dont la plupart des gens ne connaissent que le nom, pourquoi ne pas faire du nom le sujet même de l’œuvre ?
Au-delà de cette idée exploitée jusqu’à l’absurde, devenue trame romanesque jusqu’au retournement final qui est un retour à la réalité, je me suis rendu compte ensuite que cette œuvre était un hommage à mon père, qui m’a transmis le nom.
D’une certaine façon, faire œuvre autobiographique, c’est - dans l’espoir en général illusoire de le faire durer – parler d’un moi qui, s’il n’avait pas de nom, se dissoudrait dans la masse anonyme et n’existerait plus. L’autobiographie est bien, derrière l’anecdote de l’existence (souvent très commune, banale), l’affirmation et le développement du nom propre. Ce nom d’ailleurs ne nous est pas propre, il est celui d’une famille, d’une lignée (gros d’une histoire sédimentée, il redevient nom commun, celui d’une communauté), il a été essaimé au cours des siècles et des migrations en une multitude de foyers, dispersé et répandu. Mille fois mort, mille fois repris et continué, perpétué. L’alliance du nom et du prénom nous caractérise déjà mieux, réduisant le champ des porteurs du patronyme. Encore cela ne nous préserve pas des homonymes exacts ; rien n’empêche un Rousseau actuel d’appeler son fils Jean-Jacques.
Derrière l’ironie du propos, l’absurde de la situation, l’aspect autobiographique est très présent. Non seulement par le portrait de cet aspirant écrivain maniaque et plein de rites, dans un décor lyonnais qui est le mien, par des évocations de scènes de ma vie passée (la scène finale dans le cimetière est très réaliste), mais aussi par la relation de l’échec littéraire. Un échec aux dimensions extérieure (le héros du livre ne reçoit que des lettres de refus des éditeurs, des circulaires anonymes de surcroît) et intérieure : il n’a pas vraiment d’inspiration et passe plus de temps à rêver de sa gloire forcément future qu’à travailler sur son œuvre, il est plus obsédé par la réussite de sa carrière que par la réussite de son œuvre ; or, peut-on faire carrière sans le support et le moyen d’une œuvre ?
J’ai absolument conscience que ces idées ne peuvent être que celles d’un homme (au sens de masculin) et que cette œuvre n’aurait pu être écrite par une femme, car la continuité, la permanence du nom sont le privilège de l’homme, en une société fondée sur l’usage du patronyme. A partir de son nom de famille (ou selon l’expression consacrée, de jeune fille !), une femme aurait écrit une toute autre histoire, non que ce thème revête pour elle moins d’importance, mais elle le vit très différemment, pouvant changer au gré des alliances et des divorces plusieurs fois de nom dans sa vie. Je conçois également que l’usage du patronyme puisse être considéré comme le signe de la domination masculine à travers les siècles et qu’il soit aujourd’hui remis en cause. Pour autant, la récente loi sur le nom de famille, qui permet désormais aux couples de choisir librement le nom de la femme ou de l’homme pour la transmission aux enfants, méconnaît la dimension symbolique du nom dans la filiation, car si la femme porte l’enfant dans son corps établissant ainsi la plus absolue et irréfutable des origines, l’homme n’a d’autre ressource que de reconnaître l’enfant par le don du nom ; à cet égard, la nouvelle loi est moins le signe d’une égalité conquise des droits entre l’homme et la femme qu’un signe du processus continu d’affaiblissement de la place et du rôle du père dans la société – mais ceci mériterait d’autres développements et nous éloigne de notre sujet.
Bien évidemment, plongé dans le processus de création, aucune de ces idées ne m’a effleuré (et fort heureusement ne m’a freiné) ; on écrit dans une certaine opacité, dans une démarche non intellectuelle, à partir d’un certain point aveugle naît un texte dont la cohérence n’apparaît qu’après coup, celui-ci refroidi et distancé. Jusqu’à la dernière ligne, j’ai tenté de mener à terme une histoire absurde.
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samedi, 09 avril 2005
Une signature

(Journal du Nom, chronique d’une parution : séquence sixième)
L’un des moyens les plus courants par lequel un auteur peut participer à la promotion de son livre est la séance de signature. Mais tout auteur n’est pas une gloire comme Amélie Nothomb pour laquelle les organisateurs doivent, lorsqu’elle signe dans une grande surface ou un salon du livre, canaliser ses fans derrière des barrières métalliques – et la cérémonie aura généralement une allure plus modeste et conviviale. Un de mes amis écrivain notoirement moins célèbre avait pour promouvoir ses ouvrages programmé une tournée de signatures dans la région, sans négliger de petites librairies, de petites bourgades, pour un résultat assez décevant, me confiait-il. Pour ma part, je ne suis guère amateur de ce type de cérémonie (est-il une épreuve plus décevante, plus déprimante, que d’attendre en vain le chaland, sous le regard désolé et compatissant du libraire, interminables moments où l’on prend conscience de son néant, de son inutilité ?) ; en dehors d’une présence ponctuelle dans certains salons du livre où il m’arrivait de dédicacer un ouvrage à l’occasion, j’avais effectué à Lyon une discrète signature à la librairie Nouvelle, aujourd’hui disparue, pour Noria, en 1988, et une collective à la Condition des Soies, à la Croix-Rousse, pour Immenses, en 1989 – à la demande expresse des éditeurs respectifs. Les deux séances de signatures les mieux préparées à Lyon, les plus satisfaisantes, se sont déroulées toutes deux à la librairie des Nouveautés, animée par Robert Bouvier au 26 de la place Bellecour. La première avait eu lieu en 1984 pour la sortie de Du pays glacé salin, chez Cheyne ; le libraire m’avait consacré toute une vitrine, avec mes recueils en nombre et une grande photo. Je fis une seconde signature aux Nouveautés le 30 janvier 1998, pour la biographie Joséphin Soulary, poète lyonnais, le hasard, qui ne fait pas les choses au hasard mais selon une logique secrète, ayant voulu que le libraire habite la maison même de Soulary.
En refaire une pour Le nom ? Et où ? Je repris contact avec Robert Bouvier, qui à l’annonce de la prochaine parution de mon roman, me proposa spontanément de le signer chez lui. Il restait à choisir une date : ce fut le 30 mars. Pour l’annoncer, j’envoyai quelques cartons d’invitation, des communiqués à la presse locale, à quelques sites internet.
Le jour dit, le libraire (et ses assistantes) avaient bien fait les choses : une vitrine entière était remplie de mes livres, avec de belles affiches réalisées par l’éditeur. Je disposais d’une petite table ornée d’un bouquet de fleurs, et une bouteille de vin blanc fut ouverte pour régaler mes acheteurs. Pendant deux heures se succédèrent mes lecteurs, pour la plupart des gens m'ayant connu dans d'autres circonstances, car Lyon et moi, c'est une longue histoire.
Cette parution est l'occasion de renouer avec de nombreuses personnes qui ont compté dans ma vie, avec lesquelles les liens s'étaient relâchés, atténués, par la simple épreuve du temps, l'usure des jours, un peu comme des chemins qui, à force de ne plus être fréquentés, se recouvrent d'herbe, se referment, et dont on perd par endroits la trace. Membres lointains de ma famille, amis éloignés dans le temps ou l’espace, anciens collègues de travail, poètes et nouvellistes croisés au hasard des publications ou des salons littéraires, bref une liste de connaissances au souvenir desquelles je me rappelle. Ou qui se rappellent à moi...
Ainsi, le 30 mars, lorsque j’arrivai devant la librairie pour prendre les photos ici reproduites, un couple d’anciens collègues de la Direction des affaires sanitaires et sociales avec lesquels je travaillais à la fin des années 70, contemplaient la vitrine en m’attendant. Plus tard, une femme vint me faire signer deux de mes livres « pour son frère Patrick, que j’avais connu à la fac ». Je n’avais en effet jamais revu cet ami d’études depuis trente ans. Etrange que ces personnes non invitées, dont j’avais perdu la trace, viennent à moi à la suite d’une annonce dans un journal ou d’une affiche à la librairie. C’était un peu ma vie en raccourci qui repassait devant mes yeux, le passé venant se superposer au présent comme les deux pans d’un drap se repliant.
Cette manifestation, chaleureuse et sympathique, n’a pas été un franc succès, du moins en ce qui concerne les ventes, situées bien en deçà de celles du « Joséphin Soulary ». S’il fallait en chercher les causes (car on veut toujours tirer des enseignements, lesquels servent d’ailleurs très peu pour l’avenir, les conditions ne se répétant jamais), j’en isolerais deux : la date relativement tardive de cette signature par rapport à la sortie du livre, qui a conduit certains de mes lecteurs lyonnais à ne pas attendre cette date pour acquérir l’ouvrage, soit par correspondance soit en librairie ; la difficulté de plus en plus réelle à obtenir des articles dans la presse locale, que ce soit des critiques de l’ouvrage ou des annonces de la manifestation. Mais, ne serait-ce que pour l’accueil du libraire, la joie des retrouvailles et des échanges, je finis enchanté de ma journée.

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samedi, 12 mars 2005
De quelques éditeurs
(Journal du Nom, chronique d’une parution : séquence cinquième)
Dans la précédente séquence, j’ai évoqué Rousseau. Non seulement j’admire Rousseau, pour son style, sa sensibilité, l’originalité de sa pensée (dans ma jeunesse, je savais par cœur le prologue des Confessions qui était l’un de mes textes fétiches), mais j’éprouve - malgré la distance de deux siècles qui nous sépare - un sentiment très fort à son égard, une sorte de proximité affective, d’amour et même d’identification. J’aime Rousseau comme un immense auteur, je l’aime aussi comme un frère, et comme un autre moi-même. La circonstance qu’il ait porté le même prénom que moi, Jean-Jacques, qu’il ait revendiqué ce prénom dans une sorte de vertigineux dédoublement (« Rousseau juge de Jean-Jacques »), qu’on le désigne souvent sous son seul prénom, a joué probablement comme un élément identificateur. La sensibilité exacerbée, le délire de persécution (d’ailleurs pas totalement infondé), le sentiment de culpabilité, l’orgueil sont des défauts féconds et qui le rendent à la fois agaçant et attachant.
Rousseau m’apparaît, dans l’histoire de la civilisation occidentale, comme un homme qui se trouve à une date essentielle, à la charnière, historiquement, et qui incarne cette charnière, la réalise dans son œuvre, par son œuvre et sa prodigieuse influence, à la fois témoin et moteur, acteur et sujet souffrant, martyr de sa propre pensée. Avec le Contrat social, il préfigure le marxisme. Avec Les rêveries du promeneur solitaire, il annonce Chateaubriand et le romantisme. Avec Les Confessions, « une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur », il invente une littérature intime où le je s’analyse. Il portait en lui, douloureusement, jusqu’à la folie, la fin du monde ancien et tous les germes du monde moderne, le meilleur et le pire. Un souci de l’individu et de la société politique (l’homme individuel et social), double souci qui est toujours le nôtre, auquel nous devons certains progrès matériels et sociaux, notre conception d’une démocratie moderne – mais qui nous a fait perdre l’essentiel : le sens religieux de notre rapport à l’univers, l’humilité, le mystère. Avec son orgueil, son hypersensibilité, il incarnait cet homme moderne qui a tout centré sur lui-même, qui a voulu étendre son petit moi aux dimensions de l’univers, créant les conditions de son malheur. Nous sommes les héritiers lointains de Rousseau, que nous le voulions ou non. On peut à la fois rejeter une partie de sa pensée, trouver absurde et dangereuse son affirmation que l’homme est né bon, et aimer l’homme Jean-Jacques. Il y a du martyr chez cet homme, seul et si en avance, qui portait par anticipation les contradictions du monde futur.
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De quelques éditeurs
Le nom n'est pas mon premier livre publié. Ma bibliographie comprend des ouvrages édités depuis 1984. Le premier livre paru, Du pays glacé salin, fut d'ailleurs une intense satisfaction, puisque Cheyne figure parmi les meilleurs éditeurs de poésie en France, et son prestige incontestable profite à ses auteurs. Ce fut en son temps un beau réconfort d’être retenu par une maison si exigeante, et le livre fut superbement réalisé (ce qu'on appelle "de la belle ouvrage") et bien diffusé par Jean-François Manier, auprès de son circuit de libraires sur tout l'hexagone.
Mais ma joie fut incomplète et provisoire. Je me rendis d'abord compte que la poésie n'était pas ma voie ; si le Pays reste à mes yeux un bon livre, dont je n'ai pas honte, dont je suis même assez satisfait, son écriture m'a conduit rapidement à une impasse, j'avais tout dit en poésie, et je n'ai pu que prolonger ce recueil de quelques textes voisins, encore plus lapidaires, dont Manier ne voulut pas, estimant sans doute que je ne savais pas me renouveler, et qui parurent finalement chez deux éditeurs plus confidentiels aujourd'hui disparus, Le Pré de l'Age et Pleine Plume. Ma véritable voie était la prose, l’écriture de nouvelles, de récits et de romans, et je rentrai dans le silence et la solitude, traversant un long désert vécu comme une régression éditoriale.
Je contactai par la suite Jean-François Manier en tant qu'imprimeur, lui confiant des travaux pour l'association Littera, et lui commandai des ouvrages de poésie quand je fus responsable du service social de la préfecture du Rhône, où je gérais notamment une bibliothèque. Mais au fil du temps, nos relations se distendirent.
Quant à mes autres livres publiés, s'ils ont été de grandes satisfactions, ils ne contribuaient pas suffisamment à me conférer la qualité d’auteur, de façon publique j'entends, principalement à cause de la diffusion insuffisante qu'en assuraient les éditeurs. Ce n'est pas faire injure à Christian Cottet-Emard et Marie Caredda, d'Orage-Lagune-Express (La gare, 2000), ni à Robert Dadillon, d'Editinter (Portraits d’écrivains, 2002), auxquels je voue une grande reconnaissance pour l'aide qu'ils m'ont apportée, et avec lesquels je suis prêt à recommencer à publier, que d’affirmer que leurs maisons n'ont pas cette visibilité, cette surface commerciale qui font sortir les auteurs de l'ombre où ils écrivent (bien que je sois conscient par ailleurs que la diffusion qu’assurera A contrario de mon roman sera progressive, fragmentaire et difficile).
J'ai publié aussi d'autres ouvrages, de belles expériences mais dans les domaines du guide pratique (La revue, mode d'emploi, avec le Calcre) ou de la biographie (Joséphin Soulary, avec les Editions lyonnaises d'art et d'histoire) - domaines qui n'auront jamais pour moi l'importance vitale que revêt ma création purement littéraire.
C'est dire que Le nom est mon véritable acte de naissance.
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Peu après avoir reçu le premier exemplaire imprimé du Nom, j’ai voulu dépenser l’argent que j’avais gagné à la signature du contrat, soit le montant de l’à-valoir. Je suis allé aux Halles de Lyon acheter chez Petrossian un des meilleurs caviars, un Ossetra royal d’Iran, que N* et moi avons savouré sur des blinis, accompagné d’un excellent champagne, avant de nous offrir une semaine de vacances à Rome. Je tenais essentiellement à cette cérémonie (un jour à marquer d’une pierre blanche) et à cette dépense. Pour moi qui n'ai jamais pu gagner ma vie par la littérature, qui ai presque toujours exercé un métier alimentaire pour survivre (même si certains de ces boulots ont été d'un grand profit intellectuel et humain), l'argent n’était plus le moteur ni la fin de mon écriture. Je n’attendais plus de rétribution, de salaire pour une activité qui était un réel travail de l’esprit mais pas un métier. L’argent que m’avait versé l’éditeur était presque superflu. Je voulais donc fêter l'évènement, comme il se doit, mais aussi et surtout brûler cet à-valoir, en faire un sacrifice pour m'attirer les grâces du dieu de la littérature, s'il en existe un quelque part. Car s'il existait vraiment, il ne m'avait guère gâté jusque là...
Si j’écris depuis l’âge de seize ans, je n’ai jamais pu en vivre, malgré mes efforts et mon désir. Mes tentatives d’édition ont longtemps échoué. J’ai donc exercé un métier, des métiers alimentaires, qui me prenaient une large part de mon temps et de mon énergie (et que je maudissais à ce titre) mais qui me permettaient aussi de jouer un rôle dans la vie sociale, de rencontrer des gens et d’apprendre des choses. Au total, je me félicite de n’avoir pas vécu aux crochets de la société, d’une famille ou d’une femme, comme j’ai vu tant d’auteurs le faire sans vergogne, situation que je n’aurais jamais supportée, car la première fierté d’un homme consiste pour moi à subvenir à ses propres besoins. Et je ne pense pas que la vie en vase clos d’un être assisté, en marge de la vie sociale, soit le meilleur observatoire pour l’élaboration d’une œuvre. Ce qui fait la richesse des écrivains américains, Bukowski, Carver… c’est qu’ils ont travaillé dur pour vivre et que l’exercice de ces mille métiers, l’immersion dans le peuple des travailleurs, le souci du quotidien ont inspiré et fortifié leurs œuvres.
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vendredi, 25 février 2005
Le service de presse
(Journal du Nom, chronique d’une parution : séquence quatrième)
A tous les détracteurs de ce journal, qui lui reprocheront une certaine « complaisance », l’importance démesurée qu’il accorde à une parution qui n’est peut-être pas grand-chose dans l’absolu de la littérature, et moins encore au milieu de l’infini des temps et des lieux, je répondrai qu’ils ont raison. Une complaisance, oui, mais assumée, revendiquée, car l’expérience dont je consigne ici quelques repères m’est vitale. A la différence d’un critique littéraire qui publie le produit de son activité ou le recueil de ses articles, un créateur naît de ses propres œuvres. Un auteur est le père d’une œuvre, laquelle, devenue livre, le fait naître à son tour.
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Le service de presse
Matthieu Baumier m’a communiqué la liste du service de presse du Nom, quelques dizaines d’adresses de critiques et de médias littéraires, allant du Monde au Figaro, de Télérama au Nouvel Observateur, du Journal de la Culture au Magazine littéraire. Un service de presse qui n’est pas pléthorique, gabegie d’ouvrages lancés sans espoir sur l’océan de la critique et destinés à sombrer sans être repêchés d’une ligne, mais service raisonné, équilibré, tenant compte de ce qui est jouable et possible.
Je n'attends guère du service de presse, du moins des grands médias nationaux. A contrario, toute jeune maison d’édition, a certes obtenu quelques articles au cours de l'année 2004 (dont des critiques du bouquin de Patricola dans Le Nouvel Obs et Le Magazine littéraire, et surtout le grandiose article sur le roman de Roland Fuentès dans Le Figaro littéraire du 30 septembre), mais devant la surproduction émanant de centaines d'auteurs plus connus que moi, de dizaines d’éditeurs plus introduits que le mien, quel critique aurait le temps et la place de parler de mon petit roman ? Les egos froissés devraient d'abord comprendre qu'il existe un problème mathématique de surface : comment faire entrer un tel nombre d'auteurs dans un si petit espace de presse ? Et puis il y a, bien sûr, je ne le conteste pas, la part du lion que prennent les gloires établies, dont on se croit obligé de parler, et dont certaines sont d'une scandaleuse absence de valeur. Le problème n'est certainement pas nouveau (copinage et renvoi d'ascenseur sont vieux comme le monde), même s'il semble actuellement amplifié par la médiocrité croissante des critiques.
J'espère davantage du service de presse local, celui dont je peux m'occuper plus personnellement à Lyon. J’en ai dressé la liste – une dizaine d’adresses, plus quelques revues et sites littéraires - à l’intention de Matthieu. Pour mes deux précédents recueils de textes et nouvelles, j’avais obtenu une bonne couverture critique (en particulier sur le site Sitartmag, où Blandine Longre avait superbement chroniqué mes ouvrages) et ne partais pas de zéro. En revanche, rien à espérer de Brèves, cette fois, puisque la revue ne rend compte que des recueils de nouvelles.
Dressant la liste de mes services de presse lyonnais, qui venaient compléter le service de presse national d'A contrario, je pensais inévitablement à Louis Muron, à qui j'avais envoyé mes précédents ouvrages, qui m'avait chaque fois répondu, invité dans ses émissions radiophoniques. J'aurais tant aimé qu'il puisse lire Le nom. Mais il est mort, au terme d'un douloureux cancer du foie, au mois de février 2004, et je voudrais rendre hommage à cet homme de culture et d'écriture, romancier (Le chant des Canuts, aux Presses de la Cité), biographe (Bernanos, Edouard Herriot, Pompidou), homme de radio. Au cours de toutes ces années, de ces décennies où j'écrivais dans la solitude, ignoré, refusé par la grande édition, publié seulement en revues et par de petits éditeurs, il fut l'un des rares (avec quelques autres que je veux remercier : Roland Fuentès, Roger Gaillard, Christian Cottet-Emard, Robert Dadillon) à me soutenir et à m'aider. Il m'invita plusieurs fois dans son émission "Salon littéraire" sur Radio RCF, dont les locaux se situent sur la colline de Fourvière, à Lyon. J'entends encore sa voix grave et puissante me poser des questions, lire des passages de mes livres ; j'ai gardé quelques enregistrements de ces émissions qui avaient un large public. Il m'avait aussi appelé à ses côtés pour animer l'Union des écrivains de Rhône-Alpes.
Un livre n’est rien s’il n’a pas de presse, et il est assez naturel que l’auteur collabore à sa diffusion et à sa promotion (ce blog en est un moyen), soutenant ainsi l’éditeur comme il a été soutenu par celui-ci. Mais l’auteur n’est plus rien s’il se prostitue. La question que je me pose, dans l’absolu, d’une manière théorique (car mon livre n’aura pas un succès public et critique tel que je sois invité dans les grands médias), est l’attitude qu’un écrivain doit tenir s’il est convié à certaines émissions de radio ou de télévision. Car on ne peut pas à la fois cracher sur certains médias, comme je le fais volontiers à l’occasion, et mendier leur concours. La cohérence n’est pas facile, et tient de l’équilibre, mais il faut respecter une ligne de conduite.
Que ferais-je si j’étais placé dans cette situation ? Une première réflexion m’amène à certaines lignes de partage.
Concernant la presse écrite, ou les sites littéraires sur internet, je n’aurais aucune réticence à répondre à des interviews, quel que soit le média, dans la mesure où l’on respecte la lettre de mes réponses, sans les déformer ni les tronquer.
Concernant la radio et la télévision, je serais prêt à participer à des émissions où l’on me respecte en tant qu’auteur et où l’on me permet de m’exprimer. Je refuserais les émissions qui ne sont conçues que pour mettre en vedette un animateur, qui utilise les invités pour son propre show, en leur coupant la parole, en cherchant à les déstabiliser, en les raillant, les ridiculisant – jeu de cirque pervers où j’aurais probablement le dessous, étant moins rompu à ces exercices que mon agresseur dont c’est le métier. Et je ne pourrais pas m’y exprimer en liberté ni me montrer sous le seul profil qui m’importe, celui d’un écrivain, qui n’a que ses doutes et ses faibles certitudes à partager. Quand on voit certaines émissions télévisées, jeux du cirque médiatique dans lequel on jette en pâture aux hyènes un pauvre auteur, comme plongé dans un meeting de braillards incultes, casseurs de beauté et de spiritualité pour le seul plaisir de faire un bon mot (plutôt une blague vaseuse, d’ailleurs), on se dit qu’on n’a rien à faire dans ces émissions-là ; y aller ne serait que cautionner ce qui nous dégoûte, cautionner ce qui travaille contre nous. Au reste, on ne va pas dans ce genre de foire pour vendre des livres, mais pour vendre son image, une image composée, fardée, rictus éloigné de notre véritable nature. Mais la question ne se pose pas pour l’instant, et j’ai trop beau jeu de jouer les intègres.
Ce que je sais aussi, ce que je crois connaître de moi-même, après une si longue et décevante fréquentation, c’est que j’irai le moins possible dans les réunions qui ressemblent à un débat, une table ronde. Je suis extrêmement mauvais dans l’échange, la répartie, la réplique, le combat d’arguments. Je n’ai reçu aucune formation de syndicaliste ou de militant politique, je ne suis pas rompu à cette joute verbale qui m’a toujours semblé de peu d’intérêt, car les vainqueurs de ce genre de confrontation ne sont pas ceux qui ont les meilleures raisons mais ceux qui ont la meilleure technique de combat. De ce sport, de cette escrime intellectuelle (qui peut tuer aussi sûrement qu’une épée, ruinant des réputations), on a la connaissance innée ou acquise, cela s’apprend, cela se perfectionne. Mais ma façon de m’exprimer est ailleurs, dans la pratique patiente et solitaire de l’écrit où je suis au meilleur de ma forme. A chacun ses armes. Jean-Jacques Rousseau, dans Les Confessions, se décrivait comme un esprit lent, ne trouvant que le lendemain la réplique qu’il aurait dû dire le jour même. (« des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu’après coup», « je ferais une fort jolie conversation par la poste »). Mon esprit doit être de la même étoffe.
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mercredi, 23 février 2005
Epreuves et prépublications
(Journal du Nom, chronique d’une parution : séquence troisième)
Le mardi 21 décembre 2004, je reçus les épreuves du livre ; il fallait faire vite, je les renvoyai deux jours plus tard.
Difficulté de relire sa production. Deux fois, d’abord, la mise au point définitive du texte, puis les épreuves (nom idoine !). Mettre le nez dans ses déchets. Flairer ses vieilles traces. Les comédiens disent souvent qu’ils n’aiment pas se revoir, se jugeant avec la distance mauvais dans les rôles qu’ils ont joués. J’éprouve moi aussi des sentiments mêlés, tour à tour me trouvant bon ou mauvais, excellent ou exécrable, incapable de retrouver l’état d’esprit dans lequel j’écrivais (cinq ans auparavant !), incapable de changer quoi que ce soit à un texte qui s’est éloigné de moi, de mon moi d’alors définitivement mort ; je le survole, essayant d’en gommer les défauts les plus visibles, les aspérités, mais je ne peux plus entrer dans l’acte créateur, dans la genèse, l’origine du texte, et j’ai peur parfois de l’altérer en voulant l’améliorer. J’ai envie d’arrêter le processus d’édition, tout en étant heureux de voir se matérialiser ce livre. J’éprouve un sentiment double, trouble, fierté et gêne inextricablement mêlées.
Au stade des épreuves, je n’avais plus à vrai dire à changer mon texte, mais à donner mon accord aux corrections purement orthographiques et grammaticales que proposait la correctrice (d’une grande compétence et d’une grande sévérité), corrections qui s’imposent si l’on a le respect de la langue, et à donner mon avis sur quelques propositions alternatives visant à alléger le style, éviter des répétitions. Je la suivis moins volontiers dans cette direction, certaines suggestions me paraissant appauvrir le texte.
La maquette de la couverture, qui me convint parfaitement (j'imaginais mal autre chose comme illustration qu'un jeu sur les lettres, et cet extrait de clavier composant les lettres du titre était bien adapté au sujet du livre), était jointe aux épreuves. Il m’en fut communiqué quelques jours après un fichier image, afin que je l’intègre sur mon site internet ou lors de ma prospection par mails.
Quelques lecteurs auront pu découvrir des extraits de ce livre en avant-première.
Par l'entremise de Patrick Ravella (que j'avais depuis près de vingt ans perdu de vue et que je retrouvai en 2004 au sein de l'Union des Ecrivains de Rhône-Alpes), je pus contacter Gérard Mathie, artiste et responsable d'une page "Ecrits" consacrée aux auteurs dans le bloc-notes de la Mapra, une importante association lyonnaise qui se consacre à la promotion des arts plastiques en Rhône-Alpes. Mathie me donna carte blanche pour le numéro de septembre 2004, une page complète pour me présenter et livrer un extrait inédit de mes œuvres. Je choisis un extrait du Nom. C'était la première sortie publique de l'oeuvre, des "bonnes feuilles", bien avant l'édition du roman complet.
Je me souviens du jour où je me rendis à la Mapra pour récupérer un exemplaire de la revue, découvrant à l’occasion les locaux de l’association. Comme je traversais la place des Terreaux toute proche, je fulminai encore une fois, furieux du travail de cochon commis par Buren, qui a abîmé, esquinté, défiguré ce qui était l’une des plus belles places de Lyon, un bel espace organisé autour de la fontaine Bartholdi. Nos édiles incultes, conseillés par des journalistes et des fonctionnaires non moins incultes et suffisants, croiraient rater le train de l’innovation, du moderne, de l’avant-garde s’ils ne sacrifiaient aux modes, s’ils ne suivaient les réputations usurpées, et en particulier celle de Buren sur lequel, comme le dit fort justement Juan Asensio, « il ne faut jamais se lasser de lancer notre mépris, les colonnes de Buren, ses bandes alternativement noires et blanches reproduites sans autre souci, sans autre commentaire hautement philosophique que ce procédé monotone apposé comme un logo, ne sont certainement pas de l’art mais effectivement un coup de pub, une remarquable machine publicitaire érigeant une nullité au rang de chef-d’œuvre » (in La sœur de l’ange n° 1).
C’est un art qui a partie liée avec la publicité, un art sans nécessité ni contenu qui n’est que sa propre publicité, la mise en scène de sa vacuité. Beaucoup d’architectes et d’artistes modernes commettent ainsi des crimes contre la beauté, que personne n’ose dénoncer, de peur du terrorisme d’une certaine pensée établie qui ne valorise que le nouveau et discrédite la tradition. Passe encore qu’ils commettent leurs déjections dans les musées, qui ressemblent de plus en plus à des latrines officielles et subventionnées, on a au moins la faculté de ne pas les voir – mais qu’ils exposent leurs immondices dans les rues, sur les places, pire encore, qu’ils puissent remodeler l’espace urbain en le dégradant, et qu’on les paie à prix d’or pour défaire ce qui est beau et le remplacer par de l’immonde, voilà plus que je ne peux en supporter, voilà qui pourrait être un motif légitime de révolte populaire.
Je m’égare, certes, emporté par la colère et le dégoût – mais moins qu’il ne semble. Car la littérature elle-même souffre de maux similaires, quand certains chroniqueurs officiels, journalistes ayant pignon sur rue, veulent nous faire prendre des nullités, de véritables bouses montées, pour des œuvres de création, voire des chefs-d’oeuvre.
Lors du festival de BD et de littérature de Saint-Claude (Jura) où j’étais auteur invité, je lus le samedi 25 septembre 2004 deux extraits du Nom. L’intérêt de l’assistance pour cette entreprise originale me rassura un peu. Dans la salle se trouvait Abdelkader Djemai, qui m’ouvrit des perspectives par ses questions.
Discutant avec cet auteur franco-algérien qui venait de publier au Seuil l’excellent roman Le nez sur la vitre, je découvis qu’il avait commencé à lire grâce aux illustrés de son enfance, à Oran, en Algérie, dévorant les aventures des héros Zembla et Blek le Rock. Etant de la même génération, je lisais exactement les mêmes illustrés, à la même époque, dans mon village du Rhône, qui étaient donc diffusés dans de nombreux pays, l’imprimeur, comme me le rappela Abdelkader, étant italien. Cette évocation fit ressurgir mes lectures d’enfant, et au-delà, de nombreux souvenirs d’enfance.
Le lendemain, attendant le client qui se faisait rare, Abdelkader Djemaï lut une de mes nouvelles, L’autoroute, parue dans un numéro de Salmigondis et reprise dans mon recueil Portraits d’écrivains. Il me donna le conseil d’en faire un roman (ce qui a d’ailleurs toujours été l'un de mes projets) – conseil que je n’ai pas eu le temps ni la volonté de suivre, mais ce n’est que partie remise, et je compte bien m’y consacrer lorsque sera passée cette période un peu excitante, angoissante, exaspérante de la parution d’un livre.
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samedi, 19 février 2005
Une année d'attente
(Journal du Nom, chronique d'une parution : séquence deuxième)
Que je décrive un peu ce livre (qui est sorti officiellement le 15 février), ses caractéristiques détaillées sur la feuille de présentation, qui finissent de me convaincre de son existence : 140 pages, format 14 x 22 cm, prix 16 euros, ISBN 2-7534-0019-9, éditeur A contrario, diffuseur-distributeur JPM Editions… Quel est son poids, quel est son volume dans l'espace ? Quelle sera sa place réelle, parmi les millions de livres qui composent la littérature, quelle sera sa vie propre, son sort, toutes choses qui ne dépendent plus beaucoup de moi… En tout cas, il existe matériellement, concrètement, ce qui est déjà en soi une heureuse nouvelle, et l’achèvement d’un long processus souterrain.
Ce livre sera une surprise pour beaucoup, y compris pour ceux qui connaissent mes œuvres antérieures : avant d'être accepté par A contrario, ce manuscrit n'a eu (si j’excepte les lecteurs des maisons d’édition, dont je ne suis pas sûr qu’ils prennent effectivement connaissance des textes) que deux lecteurs : N* et Christian Cottet-Emard.
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Une année d’attente

Retour sur les semaines qui ont suivi l’acceptation de mon manuscrit.
Me rendant le samedi 21 février 2004 dans les locaux d'A contrario à Cluny, à l'invitation de Matthieu Baumier, j'allais rencontrer une maison en devenir. Et par "maison", j'évoque aussi bien le bâtiment que la société d'édition, tous deux liés. Une maison du dix-huitième siècle, en face de la maison de la presse, au 13 de la rue Lamartine ; il faut emprunter, m'avait dit Matthieu, le couloir jusqu'à la cour, puis monter au 2e étage où se trouvent les bureaux. Tout était en réfection (la photo ci-reproduite ne correspond pas à la réalité d’alors), et je fus reçu dans les bureaux, tout juste rafraîchis, de Matthieu, directeur littéraire, et de Jean-Pierre Maurice, directeur de la société. Près de deux heures d’entretien, de discussions, d'échanges, Matthieu m'apporta les précisions que j'attendais : Le nom devait paraître vers la fin de l’année, en tout cas après la rentrée littéraire de l’automne qu’il préférait éviter, craignant que les ouvrages de la maison ne soient noyés sous la déferlante de septembre. Il m'annonça les projets, l'espace A contrario, la boutique de vente du rez-de-chaussée, les lectures et rencontres dans la cour, le logo de la maison avec ses deux arbres, l'esprit des collections, puis me remit le contrat d'édition en double exemplaire, qu’il me faudrait lui renvoyer, signé et paraphé.
Je décidai de garder le silence sur cette bonne fortune ; hormis N*, Roland Fuentès et Christian Cottet-Emard, mes autres amis ne furent pas prévenus de sitôt. J'avais une sorte de superstition et me disais qu'il ne fallait pas provoquer le destin en criant trop vite victoire (« ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué », comme on dit, proverbe qui s’était vérifié auprès de plusieurs auteurs ayant signé dans de grandes maisons d’édition et dont le livre n’était jamais paru, pour des raisons de politique éditoriale, de difficultés financières ou de changement de directeur littéraire). Tant d'évènements fâcheux pouvaient venir contrecarrer cette publication, celle-ci pouvait être abandonnée ou indéfiniment retardée. Si je ne parvins pas à tenir complètement ma promesse jusqu'à la sortie du livre, je fus dans l'ensemble assez discret. En tout cas, le soir du 21 février, dînant à Lyon à la brasserie Le Sud avec N*, Nicole et Jean-Loup Martin, je ne laissai rien percer de ce bonheur.
Je reçus quelques jours plus tard, soit le 28 février, l’exemplaire du contrat signé par l’éditeur, et le premier chèque d'à-valoir. Trois semaines plus tard, Matthieu me transmit mon manuscrit, avec les quelques corrections, très limitées (suppression de quelques participes présents, termes impropres...) qu'il me suggérait ; j'acceptai une bonne moitié de ses propositions, sans le suivre lorsqu'elles ne me paraissaient pas fondées. Matthieu se montra très peu directif, respectant la volonté de l'auteur. (Ce qui me changea agréablement de mes précédents démêlés avec un éditeur drômois, avec lequel j'avais failli publier un autre roman, et qui me demanda de le réécrire entièrement sans me donner d'indications précises, pour le refuser encore dans sa nouvelle version !) Puis je trouvai en avril dans ma boîte le premier ouvrage sorti des presses d'A contrario, Salam Shalom, de Jean-François Patricola, bientôt suivi du recueil de nouvelles de Matthieu Baumier, Les bibliothèques endormies. Les objets-livres étaient magnifiques, le papier d’un ton légèrement ivoire, la typographie élégante, la maquette originale. Je me réjouis de penser que je figurerais bientôt dans cette collection.
J'eus la joie de recevoir fin juin le roman de Roland Fuentès, La double mémoire de David Hoog, pour lequel je proposai (comme pour son précédent recueil de nouvelles Douze mètres cubes de littérature paru aux éditions du Rocher) une note critique à la revue Europe.
Les mois passèrent, et l'attente était longue, je rongeais mon frein. Ce fut le 7 septembre que Matthieu me téléphona pour m’annoncer la date retenue de sortie du roman : le 15 janvier 2005 (date qui ne s’est d’ailleurs pas vérifiée). C’était un peu plus tard que prévu, mais je comprenais bien que la programmation obéit à des impératifs de stratégie éditoriale. J’indiquai à Matthieu mon désir de le rencontrer avant la parution de l’ouvrage pour préparer certaines opérations : envoi d’annonces par courrier et mail, signature, présence dans les librairies à Lyon, etc. Je lui exposai le projet de ce blog, et du "Journal du Nom".
Les choses ne s’emballèrent vraiment qu’en fin d’année, avec la réception des épreuves le 21 décembre.
*
Ce journal, je l'écris d'abord pour moi, mais aussi un peu pour d'autres. Qu'il puisse servir, je n'ose dire à l'édification, du moins à l'information des jeunes auteurs en quête d'un éditeur, des auteurs aux prises avec le désir aigu, funeste et dérisoire de publication, ne serait pas la moindre raison d'être de ce journal (dont j’aurais aimé trouver un équivalent, il y a dix ou vingt ans, quand je m’interrogeais sur le monde de l’édition.) J'essaie de relater mon histoire le plus simplement possible, de parler avec franchise, car je n'attends plus rien qui ressemblerait à une "carrière". Je n'ai rien à cacher, rien à travestir ni à enjoliver, car je n’ai plus rien à intriguer. Pendant la plus large part de ma vie, j'ai espéré pouvoir un jour être reconnu comme écrivain et pouvoir vivre de ma plume ; cet espoir s'est consumé, laissant un goût de cendre dans ma bouche. D'un certain point de vue, je suis ce qu'on appelle un raté, n'ayant pas su réaliser l'ambition qui était l'axe et le nerf de ma vie. Mais aujourd'hui, j'ai dépassé le stade des regrets, je me dis que mon existence a peut-être été tracée sur un filigrane secret qui ne suivait pas les lignes d'un destin plus favorable. On ne peut qu'accepter le sort, qu'il soit bon, mauvais ou médiocre. A quoi sert de se lamenter ? J'ai produit, voilà la seule chose que je puis prétendre, produit des pages et des pages, dont je ne suis pas juge de la valeur, et qui disparaîtront avec moi – ou plutôt, c’est mon seul espoir, un peu après, et le faible sursis de mes écrits permettra de prolonger mon nom d'un léger sillage d'encre.
Parfois aussi, je me dis que je suis peut-être à ma place exacte, pour infortunée qu’elle me semble. Comme l’écrit à peu près Bukowski, « Si les grenouilles avaient des ailes, elles se racleraient pas le cul par terre. » (Souvenirs d’un pas grand chose)
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dimanche, 13 février 2005
La recherche d'un éditeur
(Journal du Nom, chronique d’une parution : première séquence)
Remarques préliminaires
Les jours passant, et ma fréquentation de la blogosphère (cet espace en expansion vertigineuse où pullulent les astéroïdes) s'intensifiant, ma conception du blog se précise. Sans avoir la vision complète et définitive de ce qu'il sera, je crois pouvoir avancer ce qu'il ne sera pas.
- Il ne sera pas un journal intime. Du reste, je n'ai jamais pu poursuivre la tenue d'un journal intime plus de quelques jours, plus de quelques pages. Pourquoi en serait-il autrement sur internet ? Il n’est pas dans mon projet de livrer les dernières anecdotes sur ma belle-sœur ou sur le chien de mon beau-frère, ni même sur ma bien petite et misérable personne dans ses activités banales, dans son quotidien si commun avec le reste des hommes. En revanche, je livrerai un journal de la parution de mon livre, non que je lui accorde une importance ou une valeur extrême, mais parce que cette relation sera l’occasion d’apporter au lecteur, et notamment à l’auteur qui cherche à publier, une expérience, un éclairage et un ensemble cohérent d’informations sur le monde de l’édition.
- Il ne sera pas quotidien, ou du moins ne le sera pas dans son principe, même si les hasards de l’actualité ou de l’inspiration m’amèneront parfois à me rapprocher de ce rythme. Je ne m’imposerai jamais la contrainte de la parution quotidienne. Car je crois que dans cette périodicité qui devient vite artificielle, l’auteur s’épuise et épuise le lecteur. On perd en qualité, en densité, en intérêt, à revenir si vite, si souvent. Je ne suis pas le soleil qui peut s'imposer chaque jour sans lasser son public.
- Il ne sera pas un catalogue de références, de citations, un « name-dropping », comme on dit. Si je suis amoureux de la littérature, je n’ai jamais été un boulimique de lectures, jamais d’excès, par contre, je choisis, je déguste, je m’approprie. Méditatif, rêveur (j’ai usé un temps précieux à rêver ma vie), j’ai été un piètre lecteur, lent et indolent. Parfois je m’en culpabilise (si tu te prétends écrivain, tu dois lire, me dis-je), mais au fond, c’est ma nature. Tout cela pour dire que je suis impressionné à la fréquentation de certains blogs, qui jonglent savamment, brillamment avec des références. Je les admire et me console en me persuadant qu’il en va autrement de mon écriture, je suis peu capable de citer les quelques auteurs que j’ai lus ou de les analyser à l’envi ou à l’infini, mais je crois que, comme l’alcool passe dans le sang, leurs mots, leur esprit sont passés dans mon style et que leur influence, même si elle n’est pas précisément affichée, est présente dans mon texte. On n’est riche que de ses lectures assimilées.
Ces considérations ne doivent pas donner à croire que je critique les blogueurs qui pensent et procèdent différemment ( je les fréquente avec plaisir et profit) ; ces règles ne s'appliquent qu'à moi-même : en marquant les directions où je n'irai pas, connaissant mes faiblesses, je limite les dégâts – en d'autres termes, j'essaie de prévenir et circonscrire mes défauts.
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La quête d’un éditeur
Vendredi 11 février 2005, j’ai découvert dans ma boîte aux lettres le premier exemplaire sorti des presses de mon roman, Le nom, qui parait aux éditions A contrario. Un an et quelques jours après l'acceptation du manuscrit.
Cet évènement est le point de départ de cette chronique en feuilleton (irrégulier), consacrée aux moments forts (ou faibles) de la parution d'un livre. En attendant les premières retombées et suites (mise en place progressive dans des librairies, articles critiques, invitations, salons, signatures…), les jours à venir me permettront de remonter le temps et de rapporter les phases préliminaires à cette sortie publique ; cette chronique se poursuivra les mois de la diffusion du livre, de ce qu’on appelle « le temps de rotation », de plus en plus court désormais dans les librairies.
Son ambition, modeste, est d’apporter un témoignage sur une minuscule et merveilleuse aventure, celle de l’édition d’un livre de littérature, et une sorte d’éclairage.
D'une certaine façon, tout a commencé à Ars.
Mon ami Roland Fuentès m'avait donné rendez-vous le samedi 10 janvier 2004 dans ce village de l'Ain, où officia le saint curé Jean-Baptiste Vianney, village qui offre l'avantage d'être à mi-chemin de nos demeures respectives. Nous nous étions installés dans un café très bruyant. Alors qu'il me remettait quelques revues littéraires pour que je les chronique dans sa revue Salmigondis, il me confirma qu'un de ses romans avait été accepté par une nouvelle maison d'édition (encore inconnue, et qui ne sortirait ses premiers livres qu’au printemps), dont le directeur littéraire était Matthieu Baumier. Il me conseilla de lui envoyer un manuscrit, de préférence un roman.
Je connaissais vaguement Matthieu, pour avoir eu avec lui quelques échanges de courriels, notamment lorsqu'il assurait la direction d'une anthologie de nouvelles aux éditions Rafael de Surtis. Ayant lu quelques-uns de mes textes dans des revues, il m'en avait demandé un pour cette Anthologie de l'Imaginaire, et avait retenu et publié Le livre des morts, une sorte de conte, dans l'arcane cinquième de la série. Plus tard, l'une de mes nouvelles, de facture plus humoristique, Le petit appartement au sixième étage dans la prairie, avait été acceptée et publiée par le journal Place aux Sens, auquel Baumier collaborait alors avant qu'il ne rompe avec l'équipe directrice.
J'avais plusieurs manuscrits dans mes tiroirs, comme on dit, recueils de nouvelles et romans. L'un d’eux me semblait plus original et achevé, il s'intitulait Le nom. Une histoire impossible à raconter et à synthétiser, mais dont l'argument pouvait ainsi se présenter : un écrivain, en panne d'inspiration, écrit son nom sur la page blanche, une fois, puis plusieurs fois à la suite, puis à l'infini, et cette production d'un nom propre devenu nom commun devient son oeuvre, qu'il cherche à publier et à promouvoir. L'épilogue constitue un retournement complet au cours duquel l'auteur revient à la réalité, récupère son nom propre et envisage d'écrire une oeuvre véritable.
J'avais écrit ce court récit d'une centaine de pages de manière très intense, dans un temps ramassé de trois mois, au début de l'année 2000. Alors que je suis d'ordinaire très lent pour élaborer une œuvre (une ou plusieurs années), j'avais fait vite, ce récit s'était imposé à moi. Comme une dictée.
Un auteur ne peut avoir aucune certitude sur la valeur de son œuvre et maintenant que ce livre paraît, je n'ai plus guère de prétention, au contraire j'éprouve quelque appréhension sur la réception qu'en feront la critique et le public. Mais à l'époque où j'avais achevé mon manuscrit, j'avais un réel sentiment de fierté, je pensais avoir réalisé un tour de force (un roman complet à partir d'un si mince argument) dans une écriture d'une bonne tenue. La tournée des éditeurs (je contactai environ 35 maisons d'édition, grandes et moyennes) fut une cruelle déconvenue. J'en avais essuyé plus d'une par le passé, depuis si longtemps que j'envoyais mes manuscrits par la poste, mais s'agissant de cette œuvre particulière, j'y voyais comme une injustice. J'avais fini par remiser ce récit dans un placard, m'efforçant d'oublier la déception.
Ce fut Le nom que je choisis pour l'envoyer à Matthieu, en me disant que c'était en vain, encore une fois, encore un refus, encore un échec à prévoir.
J'étais persuadé, de par ma connaissance intuitive des circuits de l'édition, que si un jour un de mes manuscrits était accepté, j'apprendrais la nouvelle, non par courrier, mais par un coup de fil. Et ce fut le cas. Le jeudi 5 février 2004, soit trois semaines après l'envoi, Matthieu Baumier m'appela. Ce qu'il me dit était pour moi comme un rêve éveillé, un rêve devenu réalité. Il me disait que mon manuscrit lui avait plu et me demandait l'autorisation de le publier. L'autorisation ? Alors qu'écrivant depuis plus de trente ans, j'attendais ce moment depuis si longtemps ? C'était plutôt lui qui m'autorisait à exister, de par cette reconnaissance.
Il me parla ensuite de la maison d'édition A contrario, du contrat qu'il me ferait signer, du pourcentage des droits d'auteur, de l'à-valoir qui me serait versé. Tout cela était formidable, mais ne représentait plus que les développements, les annexes, les accessoires de cette nouvelle fondamentale : j'étais publié, non pour la première fois de ma vie à vrai dire, mais pour la première fois d'une façon qui réponde à mes attentes (je m'en expliquerai plus loin). Nous prîmes rendez-vous pour le samedi 21 février, dans les locaux d'A contrario, 13 rue Lamartine à Cluny, en Saône-et-Loire.
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