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lundi, 16 février 2026

Les Hyaines, de Bruno Lafourcade

Il faudrait un nouveau La Bruyère pour écrire Les Caractères au temps de l'internet, des réseaux sociaux, de l'IA et des wokes. Bruno Lafourcade a commencé cette vaste entreprise avec son dernier ouvrage, Les Hyaines.

lafourcade.jpgUn titre étrange, et non une faute d'orthographe, puisqu'il s'agit d'un néologisme, d'un mot-valise formé en reliant les termes hyène et haine. Tous les caractères que l'auteur se propose d'analyser et de décrire sont d'ailleurs résumés et définis par un mot-valise : l'égautiste mélange l'ego et l'autisme, la sexperte le sexe et l'experte, l'albatroce l'albatros et l'atroce, le filousophe le filou et le philosophe, le saltimbank le saltimbanque et the bank, l'aborijeune l'aborigène et le jeune, etc.

De nouveaux termes nécessaires pour rendre compte d'une réalité nouvelle, celle du virtuel, des écrans et des réseaux, même si les ressorts psychologiques animant ces créatures sont en grande partie les mêmes qu'au temps de La Bruyère : l'égoïsme, l'orgueil, la fatuité, la superficialité, la bêtise. 

Pour décrire ces personnages, souvent ridicules et parfois odieux, influenceuses, acteurs donneurs de leçons depuis leur hôtel particulier, révoltés prospères, pseudo-philosophes, Lafourcade n'a guère besoin d'inventer : la plupart du temps il lui suffit de citer leurs propos et leurs écrits, tant ils sont leur propre caricature. Il aboutit à des types, en croisant plusieurs individus de la même espèce, « militantes sur-indignées, patriotes sans orthographe, adolescentes sans pères » ou il démolit allègrement certaines têtes à claques qui sont ses têtes de turcs : Corinne Masiero, Laurent Ruquier, Virginie Despentes, entre autres. Il se montre alors un « entrepreneur de démolitions », comme le fut Léon Bloy.

« La vraie bêtise a du génie », clame Lafourcade dans sa description de la bovaryène, cette inculte qui n'hésite pas à se lancer dans la critique littéraire et se fait les dents sur « Madame Bovary » de l'infortuné Flaubert, qui se voit chroniqué ainsi :

« 2,0 sur 5 étoiles. C'est plutôt genre young adult mais en plus chiant. Une meuf a trop la mort parce qu'elle est avec un gros lourd. Elle s'est trophée un film sur comment sa vie elle allait être. Et c'est pas du tout comme ça. Après elle accouche et là elle a un bébé elle l'appelle Berthe ! Berthe !!! Après elle s'emmerde encore plus genre comme quand tu t'emmerdes encore plus. Alors elle fait la belle et elle sort avec des chacals. Pas en boîte, dans des trucs tout moisis comme des carrosses. Mais les mecs c'est des mythos et à la fin la meuf est dead. Je te dis pas comment, je veux pas spoiler mais ça m'a trop chokée. »

« Tous ces hamsters tournent en rond dans leur narcissisme », conclut l'auteur. Un livre lucide plein d'humour, d'invention, d'observations, qui après nous avoir réjoui, nous fait prendre conscience avec tristesse que ces usurpateurs, dont le livre dresse un premier catalogue, ont réussi à envahir notre espace et notre temps.

 

 

 

 

mardi, 10 février 2026

Les Moments littéraires n° 55 (Hélène Hoppenot)

La revue Les Moments littéraires, dirigée par Gilbert Moreau, spécialisée dans l'écriture intime et les journaux littéraires, consacre entièrement son numéro 55 à Hélène Hoppenot.

les moments litteraires,hélène hoppenotNée à Paris en 1894, Hélène Delacour épouse Henri Hoppenot, diplomate. Elle suivra son mari dans ses différents postes (Rio de Janeiro, Téhéran, Santiago du Chili, Berne, Beyrouth, Berlin, Pékin, Paris, Montevideo, Washington, Berne, New-York, Saïgon). Tout commence en 1917 quand son mari est nommé secrétaire d'ambassade à Rio de Janeiro ; le couple rejoint le ministre plénipotentiaire Paul Claudel et son secrétaire personnel Darius Milhaud.

Dès ce moment, Hélène Hoppenot tient son Journal intime où elle brosse notamment les portraits des hommes politiques ou des artistes qu’elle rencontre. Elle ne le délaissera que pendant les quatre années en Chine, remplaçant sa plume par un Rolleiflex car « ce qui est parfait ne se raconte pas » et c’est par la photographie qu’elle captera la vie quotidienne, les paysages, les traditions, les monuments de ce pays.

Au sommaire de ce numéro exceptionnel, on découvre d'abord un portrait de Romain Gary élaboré avec les nombreuses entrées du Journal consacrées à cet écrivain qui fut nommé, en 1950, à l’ambassade de France à Berne alors qu’Henri Hoppenot était ambassadeur. Il s’en suivra une longue amitié entre l’écrivain et le couple. On apprend beaucoup sur l'homme Gary, à la fois charmant et excessif.
Ensuite, Hélène Hoppenot tire un portrait fidèle en quelques phrases des personnalités qu’elle côtoie (Louis Aragon, Joséphine Baker, Georges Bidault, Brancusi, Blaise Cendrars, Winston Churchill, Paul Claudel, Colette, Charles de Gaulle, Saint-John Perse, André Malraux, François Mauriac, Darius Milhaud, Henry de Monfreid, Pablo Picasso, Jean-Paul Sartre, Érik Satie…).

Elle est lucide, objective, exacte, et ne cherche pas à dissimuler les travers ou les défauts physiques des personnes rencontrées. Elle décrit, sans souci de plaire ni d'édulcorer – ce Journal n'étant pas a priori destiné à la publication. C'est à la fois un témoignage de première main, intéressant pour l'histoire littéraire et artistique, et un plaisir de lire ses notes sans filtre, sans retenue où elle peut se montrer à l'occasion cruelle.
Florilège.
Aragon : « Il a grisonné et conservé cet air hypocrite de chat qui s'apprête à laper de la crème en surveillant les alentours. Grande amabilité cachant un grand fanatisme. » Claudel : « Paul Claudel est plutôt petit. Cheveux châtains, yeux d'un très beau bleu, bouche sarcastique et sensuelle, un peu trop recouverte par une moustache inégale et court taillée. Si le visage est ingrat, le regard est magnifique ; le corps semble prêt à dégager une charrue embourbée. » Malraux : « Maigre et blafard, les yeux globuleux, cent pour cent cérébral. Les mots, les phrases se bousculent dans sa bouche, ses gestes saccadés se transforment en feu d'artifice de tics, et la gymnastique mentale qu'il vous oblige à faire à sa suite vous laisse aussi courbatu qu'après une forte grippe. » Sartre : « Sa vive intelligence et son animation ne peuvent me faire oublier son œil opaliné de chien mort, tombant sur une joue dont la peau est rugueuse et luisante. Il m'inspire une vraie répulsion physique. « Vous savez qu'il a de nombreux succès féminins ? », me dit-on. Affreux à penser. »

En revanche elle ne tarit pas d'éloges sur Erik Satie ou Adrienne Monnier.

Le portfolio regroupe une dizaine de portraits d’Hélène Hoppenot réalisés par Henri HoppenotPaul Claudel et Marie Roberte Dolléans-Guignard.

Photo : Hélène Hoppenot, posant pour Paul Claudel en juillet 1918 au Brésil.

Les Moments littéraires, n° 55. 132 pages. 19 €.

BP 90986 75829 Paris cedex 17

www.lesmomentslitteraires.fr

 

mercredi, 10 décembre 2025

Contresens, dossier critique

contresens-jean-jacques-nuel-editions-petit-pave.jpgLe recueil de textes courts CONTRESENS, de Jean-Jacques Nuel, paru en 2025 aux éditions du Petit Pavé, a obtenu plusieurs articles critiques.

Ils sont reproduits ci-après, et accompagnés d'un lien vers leur publication d'origine.

 

Un article de Christian Cottet-Emard :

 

Jean-Jacques Nuel, maître du court

Romancier, chroniqueur, poète, éditeur, Jean-Jacques Nuel est aussi connu pour son excellence dans le texte court. Il a longtemps dispersé ces petits bijoux d’humour noir, d’ironie, d’absurde, d’impertinence « à froid » mais aussi de sobre mélancolie dans des revues et magazines ainsi que dans les catalogues de nombreuses maisons d’édition.

C’est avec délice que nous retrouvons sous le titre Contresens les pépites de cette veine littéraire rassemblées dans un fort volume des éditions du Petit Pavé élégamment illustré par Dominique Laronde. L’ensemble n’est pas sous-titré 180 courts métrages par hasard. L’écriture au cordeau, comme toujours chez Nuel, fait de ces billets caustiques autant de vignettes en harmonie avec les dessins en ligne claire de Laronde.

Ainsi s’anime sous nos yeux un monde dont les personnages, les paysages et les situations sont souvent poussés aux extrêmes de l’absurdité et du déterminisme, mais cet univers parfois aussi drôle que féroce est pourtant bien le nôtre. Il en émane même une étrange poésie où rôde parfois, dans les méandres du si particulier théâtre nuelien, l’ombre furtive d’un Dino Buzzati.

Jean-Jacque Nuel, maître du court : LE BLOG LITTÉRAIRE de Christian Cottet-Emard

 

 

Un article de Jean-Pierre Longre :

L'art du bref

Il y a plus de dix ans, j’écrivais ceci à propos des Courts métrages de Jean-Jacques Nuel : « Le texte bref, malgré les apparences, n’est pas un genre facile. Il n’est pas donné à tout le monde de réussir à dire (ou, le plus souvent, à suggérer) en quelques lignes ce que d’autres développent en plusieurs centaines de pages. Il faut pour cela non seulement le sens de la concision, la maîtrise du mot et de l’expression justes, l’art de la chute, mais aussi de l’imagination, beaucoup d’esprit et beaucoup de travail. »

Voilà qui se vérifie pleinement avec Contresens. Pleinement, et même au quintuple, puisque cet ouvrage reprend une bonne partie de cinq recueils précédemment publiés : Courts métrages, Lettres de cachet, Modèles réduits, Le mouton noir et Billets d’absence – le tout augmenté de quelques inédits et parsemé d’illustrations de Dominique Laronde donnant une belle touche théâtrale à la prose.

La brièveté textuelle favorise la diversité des tonalités et des sujets. Impossible de tout passer en revue, bien sûr. Si Jean-Jacques Nuel ne néglige pas, pour le plaisir de ses compatriotes, d’évoquer de-ci de-là la bonne ville de Lyon ou de faire quelques (vraies-fausses ?) confidences à caractère autobiographique et auto-ironique (sur son prénom par exemple), ses textes touchent à l’universalité de la vie et de la condition humaine. Il y a l’humour souvent noir, voire désespéré, des dystopies que l’on peut surmonter grâce à des solutions radicales ou douces (parfois) ; il y a, bien sûr, l’absurde kafkaïen de certaines situations, et pas mal de nostalgie bercée par de jolis souvenirs et un sens pénétrant de la poésie, mais aussi le sentiment du temps qui passe et de la vieillesse annonçant la fin ; n’oublions pas la verve satirique d’un auteur qui, entre autres, ne ménage pas l’administration, les petits chefs et les mauvais littérateurs.

On aurait envie de composer un florilège, mais que choisir ? Simplement, pour donner un avant-goût, reprenons ce qu’affiche la quatrième de couverture :

PHOTOMATON
La photo d’identité en noir et blanc, de mauvaise qualité, s’était estompée avec le temps : on ne distinguait plus que l’ovale du visage aux cheveux ras se détachant sur le gris plus sombre du rideau, et des traces de la bouche, du nez, des yeux, des sourcils aussi indistinctes que les taches des reliefs à la surface de la pleine lune. L’homme sur la photo était devenu méconnaissable, et cependant, de tous mes portraits, c’était celui qui me ressemblait le plus.

FAUSSAIRES
J’avais été invité dans un festival de poésie qui se tenait en été dans le midi de la France ; mon nom figurait au programme, au milieu d’une liste de poètes de diverses nationalités. Mais, tout en étant heureux de cette occasion de monter sur une scène, j’éprouvais une certaine gêne : n’ayant plus écrit de poésie depuis plus de vingt ans, je n’avais aucun poème à lire. Je me résolus donc à livrer au public un choix de mes textes en prose. Ils rencontrèrent un vif succès, et les organisateurs tentèrent de me persuader qu’il s’agissait là d’une forme de poésie. Je les laissai dire, par politesse, mais au fond de moi je savais bien que non. Mes textes n’étaient pas de la poésie, pas davantage que tous les prétendus poèmes de tous les prétendus poètes qu’il me fallut subir, avant et après mon intervention.

Et pour varier les attentes de lecture, ajoutons :

LE BUREAU DES ADMISSIONS

Les candidats attendaient toute la nuit dans la rue, sous la pluie ou dans le froid, devant les grilles de la préfecture, pour être certains d’obtenir dès l’ouverture du bureau ce précieux ticket, délivré en nombre limité, qui leur donnait le droit d’attendre, la nuit suivante, dans la rue, sous la pluie ou dans le froid, devant les grilles de la préfecture.

VOL AVEC TRANSFERT

[…] Si la traversée de la moitié du globe n’avait présenté aucune difficulté, le passage du terminal 1 au terminal 2 de cet aéroport s’avérait une épreuve interminable et peut-être insurmontable.

ÉCHEC DE LA POLITIQUE DE PROHIBITION

À plusieurs reprises, le gouvernement de ce pays, animé des meilleures intentions du monde et d’un idéal progressiste, a voulu interdire la mort. Peine perdue. Les gens continuaient de mourir, en cachette, et dans de très mauvaises conditions sanitaires.

À chacun de poursuivre…

L’art du bref : Notes et chroniques

 

Un article de Patrick Corneau :

 

Avec Contresens, paru dans la collection “Derrière les pages du Semainier” aux éditions du Petit Pavé, Jean-Jacques Nuel poursuit une œuvre singulière et discrète qui s’inscrit dans la grande tradition française du texte court, de la prose fragmentaire et de l’ironie à froid. Ce nouveau recueil rassemble près de cent quatre-vingts textes, dont certains inédits, illustrés par Dominique Laronde. C’est un ensemble d’une rare cohérence où se mêlent l’humour noir, la mélancolie légère et une lucidité sans pathos. Nuel a ce talent rare de faire tenir une vision du monde dans une page, parfois dans quelques lignes, sans jamais forcer l’effet. Sa langue est d’une précision élégante – jamais un mot de trop, toujours la juste économie – et son regard, tout en distance, enregistre les incongruités, les faux-semblants et les minuscules tragédies du quotidien avec un calme détachement. Derrière le sourire ou la chute ironique affleure une philosophie du désabusement heureux, une sagesse teintée d’amertume mais jamais désespérée. C’est une écriture d’après le vacarme, d’après les illusions, où l’ironie devient une forme de résistance douce, presque une politesse envers le monde tel qu’il est.
De poète à nouvelliste, Jean-Jacques Nuel n’a cessé d’explorer la forme brève comme un espace de liberté absolue. Ses textes, souvent publiés dans EuropeL’Atelier du roman ou Triages, ont la densité du haïku et la netteté du trait : ils frappent, puis se retirent, laissant dans l’esprit du lecteur une vibration indéfinissable. Il y a chez lui quelque chose de l’artisan minutieux, du maître horloger de la phrase brève, qui polit, coupe, ajuste jusqu’à ce que le texte tienne debout par la seule tension de son équilibre interne. Dans Contresens, chaque fragment fonctionne comme une petite chambre d’écho : un fait divers, un souvenir, une hypothèse absurde ou un paradoxe s’y déplient avec une grâce discrète.
L’auteur du Journal d’un mégalomane et de Chassez le mégalomane, il revient à vélo (éd. Cactus inébranlable, 2018 et 2020) n’écrit pas pour épater, mais pour donner à penser, doucement, sans insister. Ce qui séduit ici, c’est la retenue, la pudeur du ton, cette façon de tenir l’émotion à distance sans jamais l’éteindre. Contresens se lit comme un herbier d’instantanés, un cabinet de curiosités morales où l’humain se révèle dans son mélange d’absurde, de comique et de fatalité. On y retrouve le charme d’une littérature d’entre-deux, à la frontière du récit et de l’aphorisme, de la fable et du constat. Peu d’auteurs aujourd’hui cultivent avec autant de justesse cette écriture du peu, du presque rien, qui parvient pourtant à dire tant. Encore faut-il des lecteurs affinitairement complices…
Jean-Jacques Nuel, sans illusions mais sans amertume, reste un maître tranquille du désenchantement élégant. Dans la clarté bourguignonne où il vit et écrit, il poursuit l’œuvre d’un moraliste contemporain, à la fois drôle et grave, qui observe la comédie humaine à hauteur d’homme, avec un regard lucide, amical, légèrement désabusé. Contresens est un livre à feuilleter lentement, à laisser infuser : un recueil d’instants, de clins d’œil et de vérités minuscules, de ces “petits chefs-d’œuvre” qui réconcilient le lecteur avec la grâce du bref et l’art de penser sans lourdeur.

De tout, un peu (37) – Patrick Corneau

(Contresens est le 3e des 4 livres chroniqués.

 

Un article de Fabrice Trochet :

 

Avec Contresens, Jean-Jacques Nuel revient à ce qu'il sait faire de mieux : écrire court, écrire juste, écrire avec cette lucidité faussement désinvolte qui transforme l’anodin en petite énigme métaphysique. Ce nouveau recueil rassemble des textes brefs — anecdotes, fictions minuscules, instantanés de vie littéraire — où l’auteur observe le réel avec un léger décalage, ce fameux « biais » qui est presque sa signature. Tout commence par une voix calme, presque discrète, mais qui avance avec un humour sûr de lui.

Et s’il est un texte qui résume parfaitement l’esprit du livre, c’est Faussaires, placé en quatrième de couverture mais véritable clé de voûte. Jean-Jacques Nuel y raconte, avec une élégance dépourvue de complaisance, sa présence dans un festival de poésie… sans avoir écrit un seul vers depuis vingt ans. Il décide de lire de la prose. Le public adore, les organisateurs s’extasient, et l’on tente même de le persuader qu’il a réinventé la poésie. Le narrateur, lui, reste lucide : il laisse dire, mais il sait que ce n’en est pas. Et il ajoute, perfide comme il faut : « Mes textes n’étaient pas de la poésie, pas davantage que tous les prétendus poèmes de tous les prétendus poètes qu’il me fallut subir, avant et après mon intervention. »

 Ce texte résume parfaitement la posture de Jean-Jacques Nuel : un regard clair, sans amertume, mais acéré. Il observe les rituels littéraires comme on observe un petit théâtre, amusé, légèrement désabusé, jamais dupe.

Les courts textes qui composent Contresens semblent parfois n’être que des anecdotes. Mais chaque fois, Jean-Jacques Nuel introduit un détail infime, un accroc, un grain de sable, et c’est par cette minuscule dérive que l’histoire bascule.

Dans Les Frères Boulette, il assiste incognito à la lecture scénique de ses propres textes — déformés, amplifiés, interprétés avec une emphase ridicule. Le public adore précisément les passages improvisés, ceux qui ne sont pas de lui. On rit, mais c’est un rire qui touche juste : la réputation littéraire, la réception de l’œuvre, l’ego de l’auteur, tout est remis en jeu en quelques lignes. Chez Jean-Jacques Nuel, la littérature n’est jamais un monument, c’est une matière vivante, fragile, risible parfois, mais qui continue de vibrer.

Dans un autre texte, un cahier rouge égaré prend soudain la dimension d’un absolu : l’auteur donnerait toute sa fortune pour retrouver ce journal intime qui n’avait pourtant « aucune valeur marchande ». La mémoire, chez Jean-Jacques Nuel, ne se monnaie pas : elle se perd, se retrouve, se reconstruit ou pas.

On retrouve aussi le Jean-Jacques Nuel joueur, celui qui pousse une idée jusqu’à son point de rupture. Dans La dérive des continents, ce n’est qu’un trait d’union qui commence à s’allonger inexorablement entre « Jean » et « Jacques ». D’abord un « underscore », puis une ligne, puis un gouffre typographique qui finit par menacer l’identité même du personnage. Ce qui, sous d’autres plumes, deviendrait grotesque, reste chez l’auteur parfaitement tenu : un absurde doux, maîtrisé, limpide.

Il y a aussi des textes plus graves, comme Le tombeau, où l’auteur, consacré dans la Pléiade de son vivant, comprend que sa propre « statue » littéraire l’a figé avant l’heure. Ici encore, une ironie discrète vient éclairer la mélancolie.

Ou encore cette splendide miniature qu’est Photomaton, où une photo fanée devient soudain le portrait le plus ressemblant — parce qu’elle ne montre presque rien. Une réflexion sur l’identité, le temps, la disparition : Jean-Jacques Nuel excelle dans ces éclats minuscules où le monde se révèle dans une image imparfaite.

Le texte qui donne son titre au livre attend le lecteur tout à la fin, comme une mise en abyme discrète. Jean-Jacques Nuel y raconte deux égarements successifs, la même erreur commise deux fois, dans la même rue, en allant à la même lecture de poésie. On pourrait croire à une anecdote, une banale erreur de direction. Mais non : une fois la lecture terminée, l’auteur découvre que l’affiche annonçait une intervention autour du recueil… Contresens.

C’est un clin d’œil délicieux : le titre du livre ne renvoie pas à un thème, mais à une expérience, à un geste involontaire, à une coïncidence troublante.

Par la nature même de l’ouvrage, certains textes paraîtront peut-être trop brefs, trop fugaces. On aimerait parfois que Jean-Jacques Nuel reste une page de plus, qu’il creuse, qu’il étire l’idée. Mais c’est aussi sa force : ce refus de s’appesantir, cette élégance du retrait, cette façon de laisser la place à l’imaginaire du lecteur.

Contresens est un recueil aussi discret que précieux. Avec humour, précision et une profonde humanité, Jean-Jacques Nuel explore la littérature, le quotidien, l’identité et leurs petites dérives. Il ne hausse jamais la voix, mais chaque texte sonne juste.
On referme ce livre avec le sentiment rare d’avoir vu le monde, le nôtre, se décaler légèrement, juste ce qu’il faut pour qu’on s’y retrouve mieux.

 Jean-Jacques Nuel : Contresens

 

Avis de lecteurs

 

Bernard Granjean, auteur de polars délicieux et burlesques parus chez Héraclite :

J’ai dégusté avec un grand plaisir les 180 courts métrages de votre recueil CONTRESENS. (Un bien joli mot dont on ne peut savoir, quand il est énoncé seul, s’il est au singulier ou au pluriel !) Des textes délicieusement saugrenus, subtilement absurdes, qui pourraient paraître incongrus mais qui sont profondément justes et vrais. C’est la condition humaine dans toute son authenticité et sa complexité kafkaïenne mais vue avec humour et une bonne dose d’autodérision. Des textes qui, certes, réjouissent le lecteur solitaire mais qui sont chargés d’une force dramatique certaine qui les destinent tout autant à la scène : simple lecture en public par l’auteur ou un comédien, ou alors mise en scène avec plusieurs interprètes, plus compétents que les frères Boulette évidemment ! CONTRESENS, c’est aussi un vrai livre de chevet, un compagnon discret mais toujours disponible, une boite d’exquis chocolats qu’on picore au hasard, une histoire sans fin que l’on ne se lasse pas, jour après jour, de redécouvrir. Bernard Granjean

Avis de lecteurs

 

Bernard Granjean, auteur de polars délicieux et burlesques parus chez Héraclite :

J’ai dégusté avec un grand plaisir les 180 courts métrages de votre recueil CONTRESENS. (Un bien joli mot dont on ne peut savoir, quand il est énoncé seul, s’il est au singulier ou au pluriel !) Des textes délicieusement saugrenus, subtilement absurdes, qui pourraient paraître incongrus mais qui sont profondément justes et vrais. C’est la condition humaine dans toute son authenticité et sa complexité kafkaïenne mais vue avec humour et une bonne dose d’autodérision. Des textes qui, certes, réjouissent le lecteur solitaire mais qui sont chargés d’une force dramatique certaine qui les destinent tout autant à la scène : simple lecture en public par l’auteur ou un comédien, ou alors mise en scène avec plusieurs interprètes, plus compétents que les frères Boulette évidemment ! CONTRESENS, c’est aussi un vrai livre de chevet, un compagnon discret mais toujours disponible, une boite d’exquis chocolats qu’on picore au hasard, une histoire sans fin que l’on ne se lasse pas, jour après jour, de redécouvrir. 

 

vendredi, 17 octobre 2025

Contresens, de Jean-Jacques Nuel

Vient de paraître :

CONTRESENS, aux éditions du Petit Pavé.

Un ensemble de 180 textes courts, avec 10 illustrations de Dominique Laronde.

 

nuel,petit pavé,contresens,humour,textes courts,nouvellesCe volume reprend la plus grande partie de mes courts métrages précédemment parus en plaquettes ou en revues, accompagnés de quelques inédits.

 

Présentation de l'éditeur :

Contresens, de Jean-Jacques NUEL, est un copieux ensemble de courts textes délicieusement impertinents et insolites, parfois teintés d’une discrète mélancolie, mais plus souvent relevés d’humour noir, de comique de l’absurde, d’ironie à froid.
Jean-Jacques NUEL est, sans illusions mais sans amertume, un maître tranquille du désabusement heureux distancié, tonique, et particulièrement roboratif.
De surcroît, la langue – jamais un mot de trop – est ici d’une impeccable économie, et donc d’une parfaite élégance. Les proses ciselées de Contresens sont des « petits » chefs-d’oeuvre.

 

A commander en librairies ou sur le site de l'éditeur :

https://www.petitpave.fr/livre/contresens/

 

Un extrait :

LE DROIT D’AÎNESSE

Ma sœur aînée, je le sais, est née un an après moi et se prétend mon aînée. Je ne l’ai jamais contredite pour ne pas la contrarier car elle peut se montrer, dans ses accès de colère, d’une violence extrême. Et ma position de frère cadet, bien qu’elle repose sur un mensonge, m’arrange au fond : je n’ai jamais aimé les responsabilités, et laisse volontiers à ma sœur, depuis la mort brutale de nos parents, le rôle de chef de famille. Elle a de puissantes relations dans la haute administration, je sais qu’elle s’en est servi pour parvenir à une falsification du registre d’état civil. Mon acte de naissance a été trafiqué : on m’a rajeuni de deux ans pour me faire naître fictivement après elle. J’en veux secrètement à ma sœur. Elle aurait pu tout aussi bien ne pas toucher à mon année de naissance et reculer la sienne de deux ans, le résultat aurait été similaire. Mais sa coquetterie et sa peur de vieillir s’opposaient à cette solution, et elle a préféré attenter à mes jours.

*

 

jeudi, 10 octobre 2024

Décibels mortels : une lecture de Jean-Loup Martin

Jean-Loup Martin est mon plus ancien et fidèle lecteur : il me suit depuis 40 ans ! Depuis le recueil de poèmes « Du pays glacé salin », paru en 1984 chez Cheyne éditeur. C'est dire que son avis compte beaucoup pour moi. Voici sa lecture de mon dernier ouvrage publié.

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« J'ai lu « Décibels mortels ». J'ai retrouvé avec plaisir Brice Noval. Et aussi Virginie, toujours aussi charmante. Et Bruneau. Et l’apparition-disparition fugitive de Laurent Thimonnier (j’aurais aimé le retrouver plus longuement). Et puis les personnages nouveaux, que vous avez su si bien dépeindre, notamment ce goujat-macho-sans gêne de Gilles Nottat, tellement « déplaisant » que l’on en arrive presque à se réjouir de sa mort ! Nous connaissons tous de ces personnages qui s’imposent, qui éventuellement vous manipulent !... Et les autres membres de ce piteux groupe de rock.

J’ai été très sensible aussi à votre goût pour le passé, en l’occurrence un passé fantasmé, mais ancré dans le temps et dans l’espace, dans cette région que vous connaissez bien. J’ai aimé l’histoire du trésor de Nanton, les variations sur la lettre « N » inversée, le château de Nobles, la « pierre levée du champ de la Fa » et les explications de Glaber … Votre goût pour l’histoire, pour les vieilles pierres : Cluny ...

J’ai aimé aussi les éléments de l’enquête policière : l’arme du crime (une corde de guitare) est originale ; les indices, en particulier le papier utilisé pour les lettres anonymes, créent une attente palpitante …

Et puis, en dessous (en quelque sorte) de l’enquête policière, avec ce qu’il y faut de fausses pistes, de meurtres, de raisonnements logiques, j’ai trouvé dans votre livre une « petite musique » nostalgique, une « madeleine de Proust », une méditation sur le temps qui passe inexorablement. En effet, du point de vue de l’enquête elle-même, les dernières pages peuvent paraître inutiles, puisque le coupable a été identifié et arrêté, mais en réalité, me semble-t-il, elles donnent la vraie signification de votre livre ou du moins une piste d’analyse qui me paraît intéressante sur les limites et les échecs, l’avenir qui se dérobe et le passé vertigineux : cette méditation, qui pourrait être morbide, est magnifiée par la musique. Et votre « finale » (au sens musical du terme) rejoint les deux épigraphes de La Bruyère et de La Rochefoucauld. L’essentiel dans les bons romans policiers, ce n’est pas tant l’intrigue et ses rebondissements que la réflexion sur la nature humaine : c’est d’ailleurs vrai sans doute de toute œuvre …

Je me suis peut-être trop aventuré, trop loin de vos intentions. En tout cas votre livre va rejoindre, dans ma bibliothèque, vos autres livres, sur le rayon consacré aux œuvres des écrivains que je connais et apprécie. »

 

Décibels mortels, par Jean-Jacques Nuel, éditions Héraclite.

 

 

jeudi, 30 mai 2024

Décibels mortels, par Jean-Jacques Nuel (éditions Héraclite)

decibels-mortels-couv.jpgLe détective privé Brice Noval est troublé dans sa retraite bourguignonne par l'irruption de Gilles Nottat, un copain lyonnais perdu de vue depuis une trentaine d'années, chanteur sans talent d'un groupe de rock abonné aux galères.

Ayant reçu des menaces de mort, Nottat se place sous la protection du détective. Mais pourquoi cet artiste raté s'intéresse-t-il de si près au meurtre d'un vieux paysan près de Cluny et au mystérieux trésor de Nanton, qui serait caché entre le château de Nobles et le menhir christianisé de la Pierre Levée ? Et de qui pourrait-il bien être la cible ?

Au-delà de cette intrigue policière riche en surprises, rebondissements et références à l'histoire et aux légendes locales, cet ouvrage est aussi un formidable hommage au rock'n roll – évoquant l'effervescence lyonnaise rock des années 70 et 80 – et au plus célèbre de ses groupes : les Rolling Stones.

 

Après Avril à Cluny et Le Puits des Pénitents, Décibels mortels (Rock en Bourgogne) est la troisième enquête bourguignonne du détective Brice Noval.

En vente sur le site de l'éditeur Héraclite, ou à commander en librairie.

 

jeudi, 04 avril 2024

Hommage à Marie-Ange Sebasti

« Aux abords du soleil », ainsi s'intitule l'hommage collectif à Marie-Ange Sebasti, ouvrage initié et réalisé par l'association lyonnaise « La Cause des Causeuses ».

marie-ange sebasti,aux abords du soleil,la cause des causeusesUn fort volume de 250 pages, coordonné par Marie-Thérèse Peyrin, qui signe une longue et belle préface. 51 contributeurs et contributrices, pour la plupart poètes, ont collaboré à ce recueil comprenant des illustrations. On trouve à la fois des poèmes de Marie-Ange Sebasti, et des poèmes des participants écrits en hommage à la poétesse disparue depuis plus de deux ans.

Un travail essentiel pour faire vivre sa mémoire.

Tout en admirant le travail accompli par la Cause des Causeuses, et me réjouissant d'avoir participé à l'entreprise, je me permets deux petites remarques.

D'abord, je regrette que mon témoignage ne soit pas reproduit dans cet ensemble. J'ai en effet retrouvé une partie de ce que j'avais envoyé, une nouvelle de Marie-Ange que j'avais publié dans ma maison d'édition Le Pont du Change, et deux textes que je lui offre en hommage. Mais pas trace de mon témoignage, que je reproduis à la fin de ce billet.

Ensuite, je regrette l'emploi de l'écriture inclusive dans le texte introductif. Je suis pour la féminisation des noms de métiers (après tout, on a toujours dit « boulangère », « postière », « institutrice »... il faut généraliser cette pratique), j'admets un redoublement inclusif comme « lecteurs et lectrices », mais je reste allergique au point médian. J'avais ainsi exprimé mon désaccord à Antoine Gallardo qui voulait introduire de l'écriture inclusive dans le texte de quatrième de couverture de mon recueil « Hermes baby » publié à la Boucherie littéraire. Qu'on ne me dise pas qu'il s'agit d'une évolution de la langue. Il existe une évolution naturelle de la langue, qui tend généralement vers davantage de simplicité et d'économie (ainsi le mot « cinématographe » est devenu « cinéma » puis « ciné ».) Dans le cas de l'écriture inclusive, il s'agit au contraire d'une complication de la langue, d'une réforme imposée par des militants pour des raisons idéologiques.

Je n'aurais sans doute pas parlé de cette question s'il ne s'était agi d'un livre en hommage à Marie-Ange Sebasti. Car l'ayant bien connue, ayant souvent échangé avec elle sur la langue et la littérature, je sais à quel point elle était conservatrice et je pense qu'elle aurait été comme moi contrariée par l'usage du point médian.

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Voici donc mon témoignage :

 

"Je connaissais et aimais la poésie simple, dense de Marie-Ange Sebasti. Et un jour, en lisant la revue VERSO, je découvris un texte en prose, une courte nouvelle de Marie-Ange, intitulée « Heure de pointe ».

Séduit par ce texte, qui renfermait autant de poésie que dans ses vers mais sous une forme différente, je lui en demandai d'autres à lire. L'ensemble qu'elle me confia me plut beaucoup et je lui proposai d'éditer un recueil dans la petite maison d'édition que j'animais, Le Pont du Change (aujourd'hui disparue).

En 2014 parut « Heures de pointe ». 28 textes courts, étranges, irréels. Des personnages qui s'échappent des livres, des personnes qui disparaissent, des morts qui reviennent, un bus qui remonte le cours du temps, une valise mystérieuse, des événements étranges... Tout le recueil baigne dans un univers fantastique empreint de poésie et nous révèle une autre face du talent de l'auteure.

 

Marie-Ange, ce n'est pas seulement pour moi l'histoire de cette publication, qui reste le beau souvenir d'une collaboration aussi paisible qu'efficace, mais aussi l'histoire d'une longue amitié. Je n'oublie pas sa douceur, sa gentillesse, sa patience, sa capacité d'écoute. Elle savait se montrer disponible aux autres ; plusieurs fois, je lui donnai à lire certains de mes manuscrits, ce qu'elle accepta de faire de bonne grâce en me prodiguant de précieux conseils. Je lui suis encore reconnaissant de cette générosité.

En vers ou en prose, l’œuvre de Marie-Ange Sebasti lui survit et perpétue sa mémoire."

 

Jean-Jacques Nuel

Le lien vers la Cause des Causeuses