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vendredi, 22 août 2008

Sommeils


C'est l'histoire d'un écrivain devenu vieux, par le simple effet d'une pente naturelle, et qui ressent depuis peu la fatigue de l'âge. Bien qu'il ne se l'avoue pas, les années font sentir leur poids sur son corps et sur son esprit. Il produit moins. Ses livres raccourcissent. Il n'écrit plus que des histoires brèves, comme un coureur qui ne tiendrait plus la distance. Et pour amorcer chaque jour une page nouvelle, il commence par une formule rituelle, une formule introductive bien rodée : " C'est l'histoire d'un écrivain... ".
Ce début de phrase posé, il continue, ou il essaie, à son rythme, au faible débit de son esprit qui manque de mémoire et d'imagination, qui manque chaque jour davantage d'énergie. Les mots sont lents et rares à venir. Le stylo lui semble lourd et il le dépose, en travers du blanc de la page. Parfois, à sa table de travail, ses yeux se ferment, il a comme des sommeils fugaces. De brèves absences, des coupures infinitésimales de sens, des sortes d'arrêt sur image ou plutôt d'arrêt sur vide. Ou bien il reste les yeux ouverts et fixes mais ne voit rien, il regarde à l'intérieur de lui-même la brume qui se lève et recouvre lentement son paysage mental. Imperceptiblement il décroche. De ses mots, de la feuille, de la pièce, de son corps. Il sombre.
La machine s'arrête : il y a des plages mortes entre les mots. Dans le temps suspendu c'est un état semblable à la mort qui prend place, par son caractère étale, sans fenêtre de sortie, par sa couleur d'un gris régulier, léger. Ce qu'il voit derrière ses paupières s'ouvre à l'infini. Il voyage, sans image, puis revient à lui. Le phénomène est bref, intermittent, mais de plus en plus fréquent.
Ses proches le veillent. Ils ont resserré le cercle, ils se relaient auprès de lui. Ils parlent d'une curieuse maladie qui ronge la mémoire, ils parlent des atteintes de l'âge comme on évoque l'avancée de la mer lors des grandes marées, avec dans la voix ce ton feutré mais convaincu de l'inéluctable, cette soumission à la fatalité. L'écrivain n'est plus le même. Il n'est plus le même en continu. Sa pensée semble prête à se rompre, elle hésite comme sa démarche, il finit la vie en pointillés, il finit son œuvre sur des points de suspension. Mais il ne s'en aperçoit pas. Cette révélation lui serait insupportable. Il est aveugle à ce qui le gagne. Et lorsqu'il voit grandir l'ombre devant ses yeux il croit que c'est le monde entier qui sombre.


VARIANTE

Dans une autre version de cette histoire, qui semblera moins triste au lecteur comme à l'auteur, l'écrivain apparaît moins diminué (il ne s'agit peut-être pas du même individu, ou il est plus jeune). Le phénomène précédemment décrit commence à survenir.
L'écrivain ne se rend compte de rien. Chaque jour il prolonge son œuvre. Il n'a pas dit son dernier mot. Son écriture s'est ralentie mais la qualité de son style ne paraît pas altérée. Certains lecteurs s'interrogent, cependant. Dans ses derniers ouvrages on relève des mots étranges, décalés. Parfois deux phrases ne joignent pas bien. La transition laisse à désirer. On hésite alors : est-ce l'un de ces géniaux raccourcis dont seuls les vieux maîtres sont capables (ou qu'eux seuls osent), et dont la soudaineté et le brio nous déroutent un peu - ou bien faut-il y voir un accroc dans le tissu littéraire, la trace écrite d'une rupture mentale. Les avis divergent. La littérature n'est pas une science exacte. Le style de ce vieil auteur est si subtil et complexe que même un œil averti ne sait plus bien y démêler la maladresse de l'adresse, ni l'accident de l'illumination.

extrait de Portraits d'écrivains (Editinter, 2002)

 

Ce texte est aussi paru dans la revue L'INFINI n° 68 (Gallimard, 1999).

 

dimanche, 27 juillet 2008

Deux publications chez Feedbooks

Deux textes précédemment parus en revues, La nouvelle et La donne, viennent d'être republiés sous forme de petits livres numériques gratuits chez Feedbooks. Ils sont téléchargeables et lisibles en plusieurs formats : PDF, ePub, Mobypocket/Kindle, Sony Reader, iLiad.

 

(Cliquer sur les couvertures pour accéder au téléchargement. Pour la lecture sur ordinateur, choisir le format PDF.)

 

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lundi, 23 juin 2008

L'épitaphe dans Le Codex Atlanticus n° 17

L'épitaphe, texte précédemment paru dans mon recueil Portraits d'écrivains (Editinter, 2002), vient  d'être republié dans le volume 17 de l'anthologie fantastique du Codex Atlanticus.

 

codex_17_vignette.gifLes livres, les revues, ce n'est que du papier. Des mots fragiles, imprimés sur un support perméable à l'eau, au feu, et que le vent disperse et emporte. Le papier s'altère, tombe en poussière. La littérature finira peut-être dans un vaste autodafé. C'est ainsi que pensait cet écrivain qui ne voulait pas laisser derrière lui une œuvre volatile, fût-elle immense et multiforme, une de ces milliers, de ces dizaines de milliers d'œuvres déjà couchées dans le linceul de leurs pages, offertes à l'irrémédiable du temps, à la contagion de l'oubli. Abandonnant le champ de l'édition à ses concurrents, il travailla sur une phrase, une seule, qui serait son œuvre, son chef-d'œuvre, la trace unique de son passage ici-bas. Il passa sa vie entière, qui fut longue, à attendre la mort et occupa tout ce temps à concevoir, écrire, corriger, réécrire son épitaphe. Inlassablement. Il imaginait sa pierre tombale, et l'inscription funéraire gravée dans la pierre, à la face des siècles. 

(...)

La suite dans Codex Atlanticus.

Ce volume 17 (juin 2008, 10 €) comprend également des textes de Michel Rullier, Philippe Vidal, Denis Moiriat, Christian Hibon, Gilles Bailly, Jean Effer, Philippe Bastin, Franck Denet, Timothée Rey, Stéphane Mouret. 

 

lundi, 02 juin 2008

Brefs, dans Le Grognard n° 6

 

Le passé est une prison qui s'agrandit chaque jour.

*

Pardonnez-nous notre enfance, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont enfantés.

*

Le journalisme : l'à-peu-près de la pensée dans l'à-peu-près du langage.

*

Je me surprends chaque jour à désirer poursuivre.

*

 

205137771.jpgLa suite de mes aphorismes dans Le Grognard n° 6, la revue animée par Stéphane Beau.

Egalement au sommaire : Pascale Arguedas, Michel Volkovitch, Claude Pérès, Patrice Locmant, Mitchell Abidor, Thomas Vinau, Aristie Trendel, Henri Roorda.

 A partir de ce numéro 6, la revue Le Grognard est co-éditée par les éditions du Petit Pavé (49), qui la diffusent.

 

Pour toute commande (7 € frais de port compris), écrire à revue.le.grognard@gmail.com

vendredi, 02 mai 2008

Tom et Les lignes dans Le Capital des Mots

Tom ne dit mot.

Ses lèvres ne bougent pas. Son visage ne bouge pas. Son corps ne bouge pas.

Il a écrit quelques dernières lettres, la veille, sans indiquer son nom au dos de l'enveloppe. Des lettres sans retour et sans suite, qu'il n'a même pas signées, qu'il n'a pas pris la peine de dater. Des lettres cachetées et jetées dans la boîte postale au bas de son immeuble. Puis il a refermé l'encrier.

Tom n'écrit plus.

(...)

 

La suite dans Le Capital des Mots, la revue web d'Eric Dubois, où sont publiés ce mois-ci deux de mes textes courts, "Tom" et "Les lignes" :

http://le-capital-des-mots.over-blog.fr/article-18275387....

 

Au sommaire de ce même numéro, je signale un texte de mon amie Anne-Lise Blanchard.

 

vendredi, 14 mars 2008

L'autoroute (extrait 2)

Il termine la suite de clichés par une vue de trois-quarts des grillages qui délimitent l’aire, puis laisse aller son regard sur le paysage extérieur. Il y a, derrière les clôtures, une sorte d’espace neutre, une zone rapportée de graviers entre lesquels une herbe folle et forte a poussé, avec quelques arbustes acharnés à survivre. Des chardons des ronces des orties. Des nids de vipères qu’on pressent sous la caillasse. C’est une zone tampon, désolée, désertée, comme démilitarisée, un périmètre utile de protection et de transition. On n’y compte que de rares excroissances. Des hangars de tôle et de moellons. Des monuments nains de ciment qui doivent avoir une secrète utilité, pour le service des eaux, l’électricité ou le téléphone. Des bouches d’incendie surnageant rouges sur des lits de fougères, ou parmi un entrelacs de ronces grises. Le paysage résiduel de l’activité morte des hommes.
Car ici, à cette place, sous ses pieds, de part et d’autre de son corps, à l’est et à l’ouest, au sud et au nord, sur une zone bien plus large que l’actuel tracé goudronné, des engins jaunes de terrassement ont dû venir, tout saccager comme dans le paysage de son enfance, faire une trouée dans le décor naturel, retourner le sol, arracher les arbres et la végétation, tuer ou chasser les animaux, percer une voie large, avant de remblayer, aplanir, goudronner, bétonner, clôturer un ruban de terre qui est devenu une frontière artificielle infranchissable. Oui, sûrement, comme dans son enfance, d’énormes camions-bennes, très hauts sur roues, ont dû charrier des tonnes de gravier, défonçant les voies communales, les transformant en chemins creux, boueux. C’est un trafic et une industrie dont la mémoire s’est perdue, maintenant que l’autoroute s’impose dans le paysage, encastrée, enracinée comme si elle était de toute éternité. Et pourtant il a bien dû exister un avant, une histoire de l’autoroute, des étapes de sa conception et de sa construction : des projets, des plans, des enquêtes d’utilité publique, des actes administratifs, des arrêtés, des décrets – les autorités après une consultation formelle imposant leur volonté – puis des préparatifs, des repérages, des bornages avant l’irruption des lourds engins motorisés, avant les tranchées, les destructions, les exactions. Des maisons évacuées, éventrées, démolies au bulldozer, à la boule ou à l’explosif ; des champs dévastés, des vergers anéantis, des chemins supprimés, des souvenirs rasés, des mares, des étangs et des biefs comblés, des buttes rasées, des dénivellations annulées, l’horizontal triomphant ; il y a bien eu une chose à la place d’une autre – naturelle et originale – une substitution de beauté par un acte violent, un acte écrit de violence publique.

 

(extrait d'un roman inédit) 

samedi, 09 février 2008

Les langues

A force de travail, et surtout de persévérance, il avait réussi à écrire une œuvre et, progressivement, à la faire éditer. Le succès était venu, d'abord timide et relatif, puis consolidé, irradiant dans les pays voisins de la sphère linguistique.

L'écrivain était maintenant connu. Son nom figurait dans les divers recensements et catalogues officiels. Ses livres se vendaient bien. Les sorties en poche prolongeaient le succès des éditions originales. On commençait, lentement mais sûrement, à traduire ses œuvres dans un nombre de langues croissant.

Mais un bonheur n'est jamais complet et celui-là l'était moins que tout autre. L'auteur s'exprimait dans un idiome partagé, pays natal et francophones confondus, par seulement trois pour cent de la planète. Cela le chagrinait. Certes, ce n'était pas négligeable, et il aurait pu connaître un sort plus défavorable en écrivant en islandais ou en albanais, langues plus minoritaires. Inversement, il aurait pu être plus favorisé comme le sont les Anglais ou les Chinois.

Aucune langue n'offrait une couverture complète du globe. L'écrivain enviait parfois ces langages apparemment universels que sont la musique et la peinture, mais le sont-ils vraiment ? Il écrivait pour un public limité et jamais son œuvre ne serait traduite en toutes les langues. Il y avait trop de langues. Il y avait trop peu de traducteurs.

Assis devant un bock de bière, à la terrasse d'un café de sa ville natale où beaucoup ne le connaissaient ou reconnaissaient même pas, il songeait à ces milliards d'hommes avec lesquels il ne pouvait pas communiquer. Il n'y avait rien à faire. L'écriture ne le mènerait pas jusqu'à ces hauteurs où planaient ses rêves fous. La dispersion des langues, leur éparpillement rendaient vain tout rêve d'universel.

Les langues ne sont que de pauvres véhicules, qui n'assurent pas la desserte complète de la terre. Elles tournent dans leur territoire, un peu sur les franges, guère au-delà. Elles ont une autre espérance de vie que la nôtre, elles dépassent notre durée, venant d'avant nous et nous survivant, mais elles meurent aussi, et toutes les œuvres qui ne sont déjà plus que des souvenirs ne seront alors plus même des souvenirs, elles auront sombré, corps et biens, dans la mort définitive des mots que l'on ne déchiffrera plus, dans cette alignée de signes muets, stupides. Les œuvres prolongent un peu nos vies mais sont aussi de passage. Les ouvrages sont peu de chose. La littérature occupe un faible volume dans l'espace, et il n'est que provisoire. Les mots ne sont rien. Ils n'ont pas de mémoire. Finalement on écrivait comme on vivait, sur du vent, sur de l'eau, sur de l'air.

 

(texte publié dans le recueil La gare, Orage-Lagune-Express, 2000 ; dans Portraits d'écrivains, Editinter, 2002)