Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 15 mai 2012

Revue de détail n° 28

(Cet article est paru dans Le Magazine des Livres n° 35, qui va hélas cesser sa parution.)

 

Des artichauts à Bruxelles

grognard21.jpgLa revue trimestrielle Le Grognard vient de sortir son numéro 21 sous une couverture redessinée qui lui donne belle allure. Un ensemble de 116 pages presque entièrement consacré à Yves Le Manach, et à son oeuvre, Pas très loin du Centre du Monde, ce qui nous permet de faire une vraie découverte. Pas très loin du Centre du Monde est un roman autobiographique composé, non pas de chapitres, mais d'Artichauts de Bruxelles (hommage au dadaïste Georges Ribemond Dessaigne) ; quelques-uns de ces textes ou « pièces détachées » sont ici choisis par Stéphane Prat et présentés par Madeleine Ropars. Yves le Manach évoque son enfance dans le 6ème arrondissement parisien (fréquenté alors par les lettristes, Guy Debord, Michèle Bernstein...), sa révolte, son militantisme, sa condition de classe, son exil à Bruxelles. Des rencontres incongrues, marquantes ou absurdes. On suit le destin d'un ouvrier ajusteur né à Paris en 1942, devenu un « penseur ajusteur » pour qui « le minimum d'honnêteté intellectuelle dont il pouvait faire preuve consistait à laisser s'inscrire en lui toute l'inhumanité de ce monde. » On lit cette philosophie comme un roman, et comme une leçon de vie. Le Manach s’interroge sur le sens de son expérience : « Cette errance avait pour raison d’être de me permettre d’accumuler des éléments qui, sur le moment, me semblaient saugrenus, mais qui, à l’heure où je commence à comprendre, s’organisent avec la même logique qu’un tenon et une mortaise. La tâche qui me revient sur cette terre est de partir à la découverte du Centre du Monde. Non pas le centre physique du monde, mais un centre du monde humain : le point d’intersection où les destins individuels s’entrecroisent avec le destin collectif. » Une recherche par l’écriture, humble et patiente, qui n’a rien à voir avec une carrière d’homme de lettres. « Même si je ne refuse pas d’être édité, je ne manifeste pas une volonté outrancière d’être reconnu en tant qu’écrivain, mes Artichauts me suffisent. Je suis plutôt en quête d’une reconnaissance humaine, pas d’une reconnaissance corporatiste. »

 

Le Grognard n° 21, 10 €. Editions du Petit Pavé pour la diffusion. Mail : revue.le.grognard@gmail.com

 

lundi, 02 avril 2012

Un article sur Christian Congiu

Un article de Wikipedia est consacré à Christian Congiu, décédé l'an dernier. Outre son oeuvre d'auteur, il a été un militant actif du genre de la nouvelle, pour lequel il avait créé le magazine Nouvelle Donne.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Congiu

lundi, 23 janvier 2012

Revue de détail n° 27

(Cette chronique est parue dans Le Magazine des livres n° 33.)

De l’utilité du chiendent

chiendents2.jpgSous-titrée « cahier d’arts et de littératures », Chiendents, une nouvelle revue littéraire vient de naître aux éditions du Petit Véhicule. Luc Vidal, directeur de la publication, présente ainsi le projet dans le numéro inaugural : « Les dictionnaires définissent le chiendent comme une mauvaise herbe des cultures et des pelouses. Mais appliqué au champ littéraire il est fertile, nécessaire et indispensable. Pourquoi ? La culture institutionnelle depuis trente années a une tendance plus que naturelle à laminer tout ce qui n’est pas elle. Dame Nature offre au chiendent pourtant la possibilité d’être utile. En Bretagne, avec les oyats, le chiendent consolide les dunes. Ce cahier sera la dune et le sable d’une vraie liberté du mot, de sa chanson et de sa couleur. Il s’agit aujourd’hui, plus que de défendre, de faire vivre une démocratie culturelle authentique du véritable échange et partage. »

Le pari de l’équipe de Chiendents est de faire vivre une revue légère (40 pages), de faible coût (3 €) et de périodicité fréquente (mensuelle). Sous couverture noire ornée d’une belle vignette collée, le numéro 1 offre trois nouvelles de qualité signées Yves Hughes, Louise de Ravinel et Roger Wallet ; le numéro 2 intitulé « Jean-Luc Pouliquen ou le voyageur de mémoire » est un intéressant dossier sur ce poète dont le nom breton dissimule une appartenance méditerranéenne. C’est d’ailleurs sous cette double identité que s’est construit son parcours poétique, se réclamant à la fois des poètes de l’Ecole de Rochefort et de la poésie de langue d’Oc. Le dossier comprend un entretien de Pouliquen avec le philosophe brésilien Gaspar Paz, des études critiques, un texte inédit de l’auteur inspiré par un voyage à Rio de Janeiro. Des notes de lecture complètent cette revue dont les débuts sont excellents et prometteurs.

 

Chiendents n° 1 et 2, éditions du Petit Véhicule, 3 €.

www.petit-vehicule.asso.fr

samedi, 31 décembre 2011

Vies et morts de Nouvelle Donne

medium_31.jpg

Christian Congiu est mort le 27 décembre dernier. Je remets en ligne cet entretien qu'il m'avait accordé en 2003. Il a mené une action riche et inlassable en faveur du genre de la nouvelle.


Le magazine Nouvelle Donne s’est arrêté avec le numéro 34 (début 2004). Il était le principal organe, avec Brèves, de diffusion de la nouvelle en France. Je mets en ligne, pour l’intérêt qu’ils présentent dans une histoire des revues, cet article et cet entretien avec Christian Congiu, parus dans Salmigondis n° 20 (2003).

 

  

Christian Congiu, l’âme de Nouvelle Donne

 

Né à Agadir, au Maroc, en 1954, Christian Congiu, que vous croiserez dans divers salons du livre, professeur dans un lycée de la région parisienne, animateur d’ateliers d’écriture, producteur d’émissions de radio, écrivain, est aussi et d’abord directeur de publication et rédacteur en chef du magazine Nouvelle Donne.

 

Ce magazine tiré à plus de 5 000 exemplaires et bien diffusé en kiosques représente le dernier avatar du projet tenace de Congiu de créer et piloter un vrai support de diffusion de la nouvelle. Car en 1990, à part Brèves, il n’y avait rien, et les quelques tentatives ambitieuses de magazines grand public (qui se souvient de Nouvelles nouvelles ?) ont toutes été des échecs. Congiu rejoint d’abord David Nahmias et sa petite revue, L’Entaille. De leur collaboration naît L’Entaille Nouvelles, dont le nombre d’abonnés chute à 75 (preuve, selon Congiu, que le lectorat était constitué d’auteurs qui cherchaient davantage une adresse pour être publiés qu’une revue à lire), puis une formule originale, Taille Réelle, journal mensuel à 10 francs, tiré à 15 000 exemplaires et distribué par les NMPP. L’enjeu était de toucher un large public, de sortir du ghetto des petites revues qui tournent en rond. Mais la formule se révéla déficitaire, et ne connut que 7 numéros. Congiu ne s’est pas découragé et est reparti en 1993 avec Nouvelle Donne, un magazine trimestriel. « ND, cela signifie à la fois la redistribution des cartes, le pari risqué et le geste d’offrir. » Il réunit une équipe motivée autour de lui. Un comité de lecture indépendant de la direction de publication et d’au moins 6 personnes lit et sélectionne les textes : c’est long mais démocratique et efficace.

 

Nouvelle Donne évite la dérive intellectuelle de la théorie (« La France est ravagée par cette tendance au discours critique »), et veut présenter tout le spectre de la nouvelle, et surtout, donner à lire, des auteurs reconnus mais aussi des inconnus, révéler de nouveaux auteurs.

 

Toujours en mouvement, jamais satisfait, Christian Congiu vient encore de modifier la formule : un magazine bimestriel, plus léger, une maquette aérée, avec des rubriques bien identifiées. Il espère atteindre les 10 000 exemplaires. Une activité éditoriale se greffe au magazine : Nouvelle Donne a ouvert chez Nestiveqnen une collection d’anthologies (Les chevaliers sans nom, Les Nouvelles nuits, Le dernier livre), et publié récemment deux recueils d’auteurs.

 

Incontestablement, la nouvelle se porte mieux en France depuis quelques années (même si l’on aimerait qu’elle soit encore plus présente), et Nouvelle Donne y est pour quelque chose. Les recueils de nouvelles, y compris d’auteurs peu connus, sont plus nombreux chez les grands éditeurs. Des éditeurs de livres à 2 ou 3 euros (Mille et une nuits, Librio…) n’hésitent pas à s’aventurer dans ce genre.

 

Il est facile de fonder une revue de plus, l’annuaire Arlit du Calcre en répertorie plus de 1 000. Mais à quoi bon s’autoéditer en groupe, ronronner dans son coin ? L’immense mérite de Congiu et de son équipe est de tout faire pour la diffusion. Plutôt que de geindre sur l’état du genre, se battre pour le rendre populaire. Ce militant éclairé de la littérature, qui se définit comme un initiateur et un défricheur, fait avancer les choses.

 

Toutes ces activités ne l’empêchent pas de mener une œuvre littéraire diversifiée : il a publié notamment un polar Le Poulpe, La Nantes religieuse, et plusieurs recueils chez Editinter, dont le dernier Pour l’amour dollar.

 

JJN

 

 *


   

Questions à Christian Congiu

 

 

medium_34.jpgPenses-tu que les revues littéraires qui publient des nouvelles se soucient suffisamment de leur diffusion ?

 

L’Entaille était une revue. Puis, Taille Réelle Mensuel a été un journal tabloïd. Enfin, Nouvelle donne est devenu LE magazine de la nouvelle. Je pense que, pour ce qui est du souci de diffusion, chacun a son histoire et la nôtre est inscrite dans l’idée que la nouvelle doit être publiée face au plus grand nombre..

 

 

Un auteur de nouvelles peut-il vivre de sa plume (ou de son ordinateur) ?

 

Oui, sans aucun doute. Mais ce n’est pas souhaitable car ce serait aller au-devant de ce qu’attend le public ou de ce que les rédacteurs-chefs des magazines qui paient pensent que le public attend, c’est à dire faire du « Loft Story » littéraire et non être créatif. Mais oui, on peut vendre son talent, tous azimuts, cela dure ce que cela dure (deux ans en général). Qu’on se souvienne de « L’Homme à la cervelle d’or » (Alphonse Daudet). Et puis, cela dépend de ce que l’on appelle « vivre ».

 

 

Quel dosage effectue le magazine entre auteurs reconnus, peu connus, voire inconnus ?

 

Nous avons une rubrique « Bonne Pioche » qui met en avant un auteur reconnu (Amélie Nothomb, Bernard Werber, Arnaud Cathrine…). Si cet auteur veut nous accorder une nouvelle, elle est la bienvenue. De même, dans les différentes rubriques, les personnes interrogées peuvent nous offrir une nouvelle. C’est surtout le cas de la rubrique « L’Un l’Autre » où un auteur reconnu présente un auteur en voie de reconnaissance. Là, nous demandons au second d’apporter un texte pour compléter la présentation qui est faite de lui, ou d’elle. Sinon, tout le reste est consacré par notre comité de lecture aux nouvelles qui nous sont parvenues par la poste. C’est aussi une question de longueur des nouvelles que nous recevons et que nous élisons…

 

 

Est-il important de donner à lire de nouveaux auteurs ?

 

Bien sûr. À condition qu’ils soient nouveaux dans le sens « créatifs » et pas seulement qu’ils arrivent parce qu’ils débutent.

 

 

Quel est à ton sens le seuil de ventes à partir duquel le magazine Nouvelle Donne ne reposerait plus sur le bénévolat, mais pourrait rétribuer les auteurs et les membres de l'équipe ? Souhaites-tu cette rémunération et cette professionnalisation ?

 

Oui, je souhaite cette rémunération, de toute la vigueur qui me reste. Nous avons pas mal progressé depuis trois ans. Il nous reste cette étape à franchir : professionnaliser le comité de rédaction et payer les nouvelles ou les enquêtes importantes. C’est important car cela signifierait que la nouvelle est devenue adulte et que, même symbolique, la rémunération est une marque de respect et non un coup de main que les grands prêtent aux petits ou que des bénévoles accordent à des inconnus. C’est sortir la nouvelle et la création de son statut de SOS-assistance littérature.

 

Répondre à la question du nombre d’exemplaires vendu est plutôt du ressort du trésorier, François Ryon, à qui je rends hommage ici car, sans lui et sans l’équipe forte et fidèle (Fabrice Bourland, Isabelle Chemin, Muriel Mahler, Brigitte Niquet, Myriam Chauvy, Leo Lamarche, Sophie Germain, Ronan Gohlen essentiellement), nous ne pourrions pas penser à l’avenir de Nouvelle donne.

 

Ce que je peux dire surtout c’est qu’il s’agit davantage d’un équilibre entre ce qui est produit et ce qui est vendu. Si nous vendions 30% de ce qui est distribué et que nous ayons trois publicités dans nos pages, nous pourrions envisager les choses autrement. Ce n’est pas encore le cas.

 
 

Penses-tu développer l'activité éditoriale, parallèle au magazine (poursuivre des collaborations, des collections comme celle avec Nestiveqnen) ?

 

C’est une évidence. Il est logique que, outre l’exposition, les conférences et les ateliers d’écriture que nous menons pour promouvoir la nouvelle, nous ayons notre émission-radio et notre pôle éditorial. Nous faisons une pause de réflexion avec Nestiveqnen et envisageons une surface plus grande pour nos anthologies et nos collectifs, voire « nos » auteurs (j’entends : ceux que nous avons découverts et encouragés). N’oublions pas non plus que nous sommes à la veille de la création d’un Festival de la nouvelle, dont Nouvelle Donne serait le maître d’œuvre…

 

 

Le dernier numéro fait appel à une « locomotive », peu connue pour être nouvelliste (Amélie Nothomb n'a pratiquement écrit que des romans). Sa présence est-elle autre chose qu'un argument publicitaire ?

 

Ce qui nous intéresse, avec cette nouvelle mouture de Nouvelle Donne est l’écriture ardente, brève, incisive. Qu’on l’appelle « nouvelle », « novela » ou « petit roman », ce sont des termes qui classifient, parfois faussement, qui sont des tiroirs qui parfois embarrassent les éditeurs.

 

Ce qui est sûr, c’est que Amélie Nothomb écrit bref et incisif. J’ai rencontré cette dame et j’ai été impressionné par elle. Loin des clichés, elle est une vraie personnalité « littéraire », romanesque. « Folle », de cette folie littéraire qu’on admirerait si elle était morte et que l’on rejette parce qu’elle a porté des chapeaux à la télé. Elle n’est pas calculatrice et elle a une réelle générosité de soi. Ce n’est pas comme d’autres qui ont fait scandale volontairement et se sont retirés la queue entre les jambes en prétendant qu’ils avaient été « saouls » au moment de l’entretien. Elle ne cherche pas le scandale, elle est. Quant à son écriture, elle est simple, simplissime, parfois même elle devrait être retravaillée. Mais elle a une vibration, une épaisseur, de l’authenticité et du besoin d’écrire. Pas comme certains auteurs qui ont eu aussi du succès mais avec des textes insipides, des textes à la mode… Quant Amélie dit qu’elle doit écrire, je la crois. Quant elle dit que lorsque cela ne marchera plus au niveau médiatique, elle continuera à écrire, je la crois. Voilà.

 

Sinon, que dire ? Son succès n’a pas été indifférent non plus : nous avons voulu montrer que la nouvelle, les nouvellistes n’étaient pas un ghetto et que nous pouvions parler à d’autres gens.

 

Contrairement à ce que tu sembles penser, je ne suis pas du tout gêné par cette question : nous avons fait un choix de visibilité et je suis très content d’avoir travaillé avec Amélie Nothomb. Pour des raisons médiatiques aussi, mais pas seulement.

  
 

(propos recueillis par Jean-Jacques Nuel)

  

Voir le site du magazine www.nouvelle-donne.net

lundi, 28 novembre 2011

A tire-larigot

Une nouvelle revue trimestrielle vient de paraître en Belgique, A tire-larigot, sous la direction de Roland Counard et de James. Son but : faire connaître des écrivains francophones de toutes origines, qu’ils soient poètes, romanciers, nouvellistes, pamphlétaires ou dramaturges. Confirmés ou débutants.

Chaque auteur dispose d’un espace sous la forme d’un feuillet égal pour tous (un feuillet replié donnant 4 pages format 15 x 15 cm). Les contributions volantes sont rassemblées dans un emboîtage.

Au sommaire de ce premier numéro : Luc Baba, Jean-Michel Bongiraud, Brigitte Corbisier, Colette Decuyper, Serge Delaive, Nathalie Gassel, Karel Logist, André Romus, Jeanine Salesse et… Jean-Jacques Nuel (Roland Counard a eu en effet l’amabilité de republier l’un de mes textes, L’adieu près du pont du Change, que l’on pourra lire sur cette page.)

La revue, qui prévoit de publier également à l’avenir des interviews sur des sujets qui provoquent débat, est publiée avec le soutien de la Ville et de la Province de Liège.

 

A tire-larigot, Boumboumtralala éditions, 57 avenue des Côteaux 4030 Liège, Belgique. 5 €. Abonnement 4 n°s frais d’envoi inclus 25 €.

mardi, 20 septembre 2011

Revue de détail n° 26

(Cette chronique a été publiée dans Le Magazine des Livres n° 31 )

Sur Han Ryner

Dans ses deux derniers numéros, la revue Le Grognard adopte un format livre, avec dos carré, pour nous proposer deux intéressantes livraisons. Le numéro 16 est une anthologie d’articles de Han Ryner, Comment te bats-tu ? et autres textes parus dans le Journal du Peuple ou en revues, avec une présentation de C. Arnoult. A l’instar de Voltaire ou Diderot, le philosophe Ryner (1861-1938) s’est beaucoup servi de la fiction (romans, contes et récits courts, théâtre) comme support d’expression de sa pensée. Théoricien de l’individualisme, il ne le considère pas comme un égoïsme, bien au contraire, et ne l’oppose pas à fraternité ou solidarité. Apparemment proche des anarchistes (les deux crimes sont pour lui commander et obéir), il n’en partage pas les illusions ni la violence révolutionnaire, se référant davantage à la sagesse antique grecque. Il critique la société mais la conçoit comme une fatalité : « La société est inévitable comme la mort. Sur le plan matériel, notre puissance est faible contre de telles limites. Mais le sage détruit en lui le respect et la crainte de la société, comme il détruit en lui la crainte de la mort. » Selon Stéphane Beau, le credo originel de Ryner est simple : l’homme est la mesure de toute chose. Avec ténacité, le directeur du Grognard veut redonner à ce philosophe un peu oublié une plus large notoriété, au-delà du cercle restreint des milieux libertaires où il est pour le moment assigné, car sa pensée est beaucoup trop profonde, subtile et universelle pour qu’elle reste ainsi enfermée dans cette unique référence à l’anarchie.

Le numéro 17 est une anthologie de poèmes choisis par Stéphane Beau et Gaston Vieujeux. Si tous les poèmes ne sont pas impérissables, ou sacrifient parfois à l’engagement politique, l’ensemble est d’une bonne tenue et les 38 auteurs rassemblés ont en commun une grande sincérité. On a plaisir à y retrouver d’excellents auteurs lus ailleurs, dont Pascale Arguedas, Chantal Dupuy-Dunier, Cathy Garcia, Stéphane Prat, Pascal Pratz, Thomas Vinau. « Cette revue-anthologie n’est pas celle d’une édition fantôme. Elle est vivante, surprise et fracas de vivre », résume Luc Vidal dans sa préface.

 

Le Grognard n° 16 et n° 17, 68 rue de Carquefou, 44470 Thouare sur Loire, diffusé par les éditions du Petit Pavé, site http://perso.orange.fr/legrognard , 10 €.

 

samedi, 04 juin 2011

Revue de détail n° 25

(Ces chroniques sont parues dans Le magazine des livres n° 30)

 

Les moments littéraires

La revue Les moments littéraires, fondée et animée par Gilbert Moreau, consacre sa dernière livraison à Roland Jaccard. Cet « éternel adolescent » (selon Tahar Ben Jelloun), venu de Lausanne à Paris faire une thèse sur Mélanie Klein, se retrouve engagé au Monde et devient journaliste et écrivain. Admirateur de Cioran, sa propre œuvre est marquée par la tentation du suicide. Mais à force de remettre l’acte à plus tard (« J’assume totalement le fait de consommer le suicide à crédit plutôt que de le payer cash »), il est devenu trop tard : « Passé cinquante ou soixante ans, l’idée de se suicider devient absurde, il y a déjà une telle déperdition de vie et d’énergie, que cela n’a plus aucun sens. Tout est joué, on est déjà mort, d’une certaine manière. » Il nous livre au passage l’anecdote savoureuse selon laquelle Cioran, après avoir croisé Beckett, fut heureux et soulagé d’avoir rencontré « un type plus déprimé que lui » ! Un long entretien, des extraits du journal intime de Jaccard, nous donnent une vision assez large et approfondie du personnage et de son œuvre. On ressent aussi sa nostalgie d’une époque déjà en partie disparue ou métamorphosée, le quartier littéraire de Saint-Germain des Prés (« Le Lutétia, le jardin du Luxembourg, le café de Flore, la piscine Deligny formaient un carré magique qui vous donnait le courage de persévérer dans l’existence »), la liberté des mœurs (« Si vous vous approchez un peu trop d’une adolescente, cela suscite des réactions qui ne sont pas les mêmes que dans les années 60 »), ou le journal Le Monde qui a tant changé à la fin du vingtième siècle : « J’étais entré dans un couvent, je me retrouvais dans un bordel ».

Les moments littéraires n° 25, BP 30175, 92186 Antony Cedex. 12 €.

 

*

 

Cahiers Henri Béraud

Dans une relative discrétion qui n’empêche pas la ferveur, l’ARAHB (association rétaise des amis d’Henri Béraud) maintient le souvenir du plus grand écrivain lyonnais du 20e siècle, dont l’œuvre est passée sous silence en France et jusque dans sa ville natale à cause de ses écrits dans des journaux collaborationnistes durant la seconde guerre mondiale. Ce numéro daté de l’automne 2010, réalisé par Francis Bergeron et Philippe Vilgier, rend compte d’une conférence tenue le 7 octobre 2010, au restaurant Les Ronchons, à deux pas de la Tour d’Argent. Le sujet de cette conférence : les polémistes ; son titre : « De Béraud à Brigneau, polémistes français du 20e siècle ». Béraud déclarait en effet : « Mes distractions ? La pipe, la vie nocturne et la polémique. » Hommage à tous les polémistes depuis la chute de l’Empire jusqu’à nos jours ( qu’ils soient de gauche, ou majoritairement de droite), ce dossier trop bref a le mérite de nous remettre en mémoire les noms de tous ceux qui ont crié haut et fort contre le conformisme ambiant. C’est avec Rochefort (« La France compte trente-six millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement ») que naît la polémique moderne, elle se poursuit avec Zola, Bloy, Daudet, Henri Jeanson, et tant d’autres jusqu’à Jean-Edern Hallier. Ce numéro rappelle aussi le sort brutal qui fut souvent réservé à la liberté de parole (amendes, prison, bagne, exil, menaces de mort ou condamnation à mort) et dénonce la fausse contestation actuelle (comiques de Canal +) qui n’est qu’une rébellion institutionnalisée, selon les termes de Philippe Muray.

Cahier Henri Béraud n° 23, Association rétaise des amis d’Henri Béraud, BP 3, 17111 Loix-en-Ré.