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lundi, 15 octobre 2007

Safêlivre

L’Oie plate (qui a pris la succession du Calcre) propose aux auteurs un ensemble de guides pratiques pour publier et diffuser leurs oeuvres. Après les annuaires Audace (éditeurs) et Arlit (revues littéraires), voici que paraît la 4e édition du guide Safêlivre, réalisé par André Muriel, dans la collection dirigée par Roger Gaillard.

 

e0fe574e0225d074973e4360a41f25d2.jpgOrganisé en fiches pratiques d’une demi-page, cet annuaire recense plus de 500 salons et fêtes du livre. Outre que cela représente 150 fiches supplémentaires par rapport à l’édition précédente, l’amélioration principale réside dans la double enquête de terrain qui a été faite. Les données pratiques (lieux, dates, références de l’organisateur, participants, nombre de visiteurs, animations prévues) se trouvent plus abondantes, et l’avis critique plus circonstancié, avec les objectifs du salon et le prix du stand. Là où internet ne donne qu’une dispersion des informations, sans regard critique, Safêlivre propose dans un seul ouvrage une somme classée (avec de multiples entrées possibles, par département, ville, genre, date) et commentée. Enfin, figure une liste des prix et concours remis à l’occasion de ces manifestations.

« Les salons sont en train de remplacer les fêtes votives dans maintes communes. La France semble atteinte depuis deux décennies de « salonnite aigüe ». Si le livre et la lecture résistent à la concurrence de l’audiovisuel, c’est aussi grâce à toutes ces manifestations qui les mettent au premier plan. », nous affirme l’auteur du guide. Si mon expérience décevante d’auteur peu connu m’amène à relativiser un peu l'optimisme de ces propos (il faut avoir vécu la galère d’une participation à un salon du livre où l’on reste deux jours derrière une table, dans un hall ou sous un chapiteau glacial et traversé de courants d’air, sans vendre un seul livre !), il est vrai que les petits éditeurs ont tout intérêt à participer à de tels salons, soit directement avec leurs titres, soir en encourageant un auteur local à s’inscrire. Car la petite édition a de plus en plus de mal à trouver sa diffusion. Refusés par les diffuseurs qui privilégient les grosses structures pour des raisons économiques, refusés ou négligés par les libraires qui sont harcelés de demandes tout en étant envahis par les offices des grandes maisons, les petits éditeurs (ou les auteurs auto-édités) voient dans ces fêtes une occasion d’accroître leur visibilité et leur notoriété. Un tel ouvrage pratique, sérieux et documenté, leur sera d’un grand secours pour organiser leur politique de diffusion.

 

Safêlivre, guide des salons et fêtes du livre, par André Muriel, éditions L’Oie plate, 43 €. www.loieplate.com

 

jeudi, 16 août 2007

Un filigrane de souffrance

Dans l'attente du prochain Modiano, qui devrait paraître à la rentrée, je remets en ligne mon article publié dans Le Journal de la Culture sur le dernier livre de Modiano, Un pedigree.

Depuis la publication de cet article, j'ai pu vérifier l'une de mes hypothèses, la similitude des enfances malheureuses de Modiano et de Houellebecq, en découvrant dans le numéro spécial des Inrocks cette rencontre avec Michel Houellebecq : "Il avait embrayé sur sa lecture toute récente d'Un pedigree de Modiano. Il était sous le choc, frappé par la qualité de ce texte à l'os, et des ressemblances avec sa vie, de la similarité de ces faits burlesques qui ne s'inventent pas. Il m'avait dit que les gens ne pouvaient pas comprendre ce qu'on éprouvait d'avoir grandi avec des parents qui ne vous aiment pas, que ce n'était pas de la haine, autre chose."

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Un filigrane de souffrance

medium_modianopedigree.2.jpgEncore un Modiano ? Oui, mais pas le énième et même roman (qui me séduit d’ailleurs chaque fois, me happant dans son mystère). Un pedigree est un morceau d'autobiographie sans fioritures, un relevé de souvenirs que le seul fil chronologique permet d’ordonner. Modiano met à jour, par un constat net et sobre, le filigrane de souffrance présent dans chacun de ses romans. Cette souffrance, c’est l’enfance, l’adolescence, cette immense période qui va jusqu’à sa majorité, les vingt-et-un ans d’alors - et qui se clôt, se résout dans l’écriture et la publication de son premier ouvrage. Devant ce gâchis, on pense à un autre auteur, Michel Houellebecq, dont Les particules élémentaires sont, à travers les vies des deux demi-frères Bruno et Michel, le récit à peine transposé d’une enfance malheureuse, loin de parents sans amour, détruite par une mère d’un égoïsme féroce.
De la figure centrale de la mère, actrice sans gloire (quelques petits rôles au théâtre et au cinéma, la misère quotidienne entre échecs et désillusions), Modiano dresse un terrible portrait : « C’était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s’occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s’était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu’il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui. »
Entre la mère et le fils, aucune relation d’amour ou de confiance ne pouvait s’établir (« Je me sentais toujours un peu sur le qui-vive en sa présence »), l’auteur ne se rappelle aucun geste de tendresse ni de protection, et n’a jamais réussi à désarmer l’agressivité et le manque de bienveillance qu’elle lui aura toujours témoignés. « Jamais je n’ai pu me confier à elle ni lui demander une aide quelconque. Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j’éprouve la tentation puérile d’écrire noir sur blanc et en détail ce qu’elle m’a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. Je me tais. Et je lui pardonne. Tout cela est désormais si lointain… »
Le pardon à ses parents, le seul moyen d’avancer dans sa propre histoire, de se libérer du poids amer du passé. Les relations avec le père, toujours en fuite, entre deux affaires, comme en cavale, sont aussi difficiles. « Je ne lui en voulais pas et, d’ailleurs, je ne lui en ai jamais voulu. » Dans une autre vie, ou s’ils s’étaient connus plus tard, les choses auraient pu être différentes : « Il aurait été ravi que je lui parle de littérature, et moi je lui aurais posé des questions sur ses projets de haute finance et sur son passé mystérieux. Ainsi, dans une autre vie, nous marchons bras dessus, bras dessous, sans plus jamais cacher à personne nos rendez-vous. ». Dans le souvenir du romancier âgé, l’image du père est moins altérée, moins négative que celle de la mère - Patrick Modiano ayant même le regret de lui avoir envoyé une lettre ironique qui a précipité leur rupture définitive - comme si l’absence du géniteur, due en partie à une vie clandestine et aventureuse, à une vie somme toute assez romanesque, était moins violemment ressentie que la cruelle indifférence de la mère, pour laquelle il n’est qu’une chose gênante, dont elle se débarrasse chez des amis ou dans les pensionnats. Et cette famille si imparfaite n’existe pas longtemps, puisque après la naissance de leurs deux enfants, les parents se séparent, chacun vivant de son côté, entre amants et maîtresses.
« Mon père et ma mère ne se rattachent à aucun milieu bien défini. » Modiano cherche ses origines (le titre est une référence à Pedigree, l’autobiographie de Simenon), une généalogie qui a des racines dans toute l’Europe et même dans d’autres continents (la mère, Flamande, venant de Belgique ; le père, originaire de Salonique, d’une famille juive de Toscane établie dans l’empire ottoman, dispersée à Londres, Alexandrie, Milan, Budapest, Paris, le Vénézuela) ; il cherche aussi l’origine de son trouble, cette douloureuse incertitude qui est sa source d’inspiration.
Le lecteur fidèle de Modiano retrouvera le fameux épisode du 8 avril 1965, déjà évoqué dans Dora Bruder : sa mère le force à aller réclamer de l’argent à son père, qui habite dans le même immeuble, un étage au-dessus. La nouvelle femme de son père, « la fausse Mylène Demongeot », téléphone à la police. Patrick est embarqué dans le panier à salade jusqu’au commissariat, où son père l’accuse de faire du scandale et le traite de « voyou ». D’autres évènements figuraient dans les derniers romans, La petite bijou et Accident nocturne. Le séjour à Jouy-en-Josas, ou à Biarritz l’accident du garçon renversé à la sortie de l’école par une camionnette et qui se voit transporté chez les sœurs, où il découvre le vertige de l’éther qu’on applique pour l’endormir, l’éther qui aura cette propriété de lui rappeler une souffrance et de l’effacer aussitôt, sensation mêlée à jamais de la mémoire et de l’oubli. La mort du frère cadet, à peine notée car la douleur est plus forte que les mots, les longues années de pensionnat (un voisin de dortoir « sans nouvelles de ses parents depuis deux ans, comme s’ils l’avaient mis à la consigne d’une gare oubliée »), ces pensionnats religieux, d’une rigidité militaire, où il est interdit de lire Le blé en herbe de Colette ou Mme Bovary, lectures subversives, les premiers livres découverts, le désir d’écrire…
On se croirait souvent dans un roman de Modiano… l’incertitude sur les identités (le père ayant plusieurs noms et pièces d’identité, en partie pour échapper aux contrôles policiers sous l’Occupation et dissimuler sa qualité de juif, en partie pour se livrer à des trafics douteux, marché noir puis combinaisons hasardeuses avec des comparses louches, « demi-monde ou haute pègre »), litanie de noms de personnes disparues, litanie de noms de rues, individus ballottés par les courants de l’histoire et de l’émigration, incertains, troubles, rencontres de hasard comme celle de ses parents « deux papillons égarés et inconscients au milieu d’une ville sans regard », époque entre chien et loup, les rendez-vous dans les cafés au petit matin, dans la lumière crue des néons. « Les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier. »
On a beaucoup parlé du style de Modiano, dont la grande sobriété, le retrait (une autre parenté avec Simenon) permet à l’histoire (trouée) et au décor (brumeux) de s’installer sans entrave, de prendre possession lentement mais sûrement du lecteur. Dans Un pedigree, le style est encore plus dépouillé qu’à l’ordinaire, comme pour épouser les faits, les réduire à un procès-verbal – et retenir l’émotion, la tenir à distance pour parvenir à extirper le passé douloureux, des bribes de réel. Parfois, l’auteur veut aller vite, ne pas s’arrêter, la voix se fait précipitée, car il craint de ne pas avoir le courage d’aller jusqu’au bout. Cette vie, lui semble-t-il, n’était pas la sienne. Modiano réussit à traduire cette impression, que nous avons tous connue, de vivre une vie en restant immobile, sans y avoir la moindre part de volonté, de la subir, comme si le décor et le temps défilaient derrière nous, acteurs figés devant un écran d’images en mouvement.
« A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l’intérêt. Et même, j’essayais de trouver du mystère à ce qui n’en avait aucun. » La démarche du créateur n’a rien à voir avec celle de l’analyste. Ce livre n’est pas une cure psychanalytique, une vérité dévoilée à l’auteur qui pourrait désormais – le passé véritablement décrypté et dépassé - écrire autre chose ou ne plus écrire, repartir sur d’autres bases. Modiano ne cherche pas à guérir, après 40 ans d’écriture. Il jette les mots d’une chose inépuisable, le souvenir revient, se renouvelle comme un niveau d’eau dans le sable. Ce dernier livre projette une lumière plus crue, sans l’artifice de la fiction, sur une douleur que l’écrivain n’a pas fini de vivre et d’épuiser, de transfigurer dans de nouvelles sommes romanesques.
Le génie de Modiano, c’est, tout en ressassant cette histoire personnelle, ce drame du manque d’amour, cette quête angoissée et impossible des origines, d’en faire une image de l’humanité entière, d’une condition humaine où rien n’est sûr, où rien n’est assuré.

Un pedigree, Patrick Modiano, Editions Gallimard, 12, 90 €

vendredi, 22 juin 2007

Le passeur d'éternité, de Roland Fuentès

medium_fuenteslpe.jpg(Cet article est paru dans La Presse Littéraire n° 9.)

 

Roland Fuentès est un jeune auteur qui s'est fait connaître par le prix Prométhée de la nouvelle, avec Douze mètres cubes de littérature, paru aux éditions du Rocher. Il a par ailleurs, toujours dans une veine poétique et fantastique, fait paraître trois romans, Le Musée, chez Fer de Chances, La double mémoire de David Hoog, chez A contrario (ces deux éditeurs étant malheureusement tôt disparus, et leurs livres désormais introuvables) et un savoureux petit polar humoristique, La Bresse dans les pédales, chez Nykta. Son nouvel ouvrage nous entraîne au dix-huitième siècle, dans le sud de la France.

Pendant la grande peste de 1720, Maladite, bourgeois d'Aix-en-Provence, parcourt inlassablement les chemins du pays à la recherche d'oeuvres de grands maîtres pour les sauver de la destruction et du pillage. Une nuit de tempête, alors qu'il a été recueilli et sauvé par un métayer du hameau de Mallemort, il trouve chez ce dernier une sculpture qui le fascine, réalisée par son hôte ; il la vole et s'en approprie la création. Suivent de multiples péripéties dans des villes infestées par la peste, jusqu'aux retrouvailles finales avec le métayer.

On retrouve le thème de la dépossession, que l'on a vu dans La double mémoire de David Hoog : on se souvient que dans ce précédent roman, un certain Wolf, homme récemment décédé, tentait de revivre dans Hoog en prenant possession de son esprit ; le héros perdait sa mémoire originelle et propre, remplacée par une mémoire intruse.  Ici, c'est une oeuvre qui s'introduit dans l'esprit de Maladite, oeuvre de laquelle il tire sa force et son invincibilité (il traverse sans encombre et sans risque une région infestée par la peste), mais qui le mènera implacablement vers la folie.

L'une des questions taraudantes du livre est celle de la valeur de l'art, qui représente toute la vie et la raison de vivre de Maladite. La femme du métayer en a une conception qui désoriente le collectionneur : « Vous pouvez garder la tête en bois. Ce n'est qu'un morceau d'arbre mort auquel mon mari, par désoeuvrement, a voulu donner forme. Si vous l'aviez demandé nous vous aurions cédé l'objet volontiers ; vous vous seriez dispensé d'un vol et d'un départ si ingrat. » Et quel est le sort de son créateur, qui peut ne pas être à la hauteur de son oeuvre, voire inconscient de sa valeur ? « Comment ce métayer de rien du tout, ce rustre, pouvait-il mépriser le bijou enfanté de ses mains ? Etait-il possible que la valeur d'une oeuvre dépasse d'aussi loin celle de son auteur ? » Un tel don transcende les catégories sociales, se rit de la culture ou des écoles d'art : « Pour lui, le génie procédait d'une essence magique, octroyée à une petite communauté d'élus. Naïvement il avait cru seuls capables de génie les gens de sa caste, instruits dans la règle aux subtilités de l'art. » Le trafiquant d'art découvre qu'un homme du peuple peut être, comme à son corps défendant, un créateur génial.

En subtilisant et rassemblant les tableaux de sa collection, Maladite ne travaille pas pour lui, dans un but égoïste, mais pour l'art, qu'il passe aux siècles suivants ; en cela réside la clé du titre : le passeur d'éternité. « Je ne suis pas un voleur. En récupérant les tableaux chez mes clients décédés, je ne fais que reprendre en charge leur avenir. Il est périlleux d'abandonner une oeuvre au parcours hasardeux des héritages. Ce qui a du prix pour le père se révèle parfois quantité négligeable pour le fils. Or, pour traverser le temps et éclore lorsque viendra sa saison, une oeuvre doit bénéficier de fervents défenseurs à différentes époques. Si un seul maillon de la chaîne vient à sauter, l'oubli peut engloutir l'oeuvre. (...) Je rétablis une justice pour les oeuvres à l'avenir incertain. »

La solitude est le lot de cet amateur : sans famille, sans compagne, Maladite n'éprouve pas de véritable solidarité avec les autres (il refuse le concours de sa force aux paysans, ne sachant que donner un peu d'or) et ne communie qu'avec l'art. Par cette passion exclusive il perdra la raison, lorsqu'un évènement fatal viendra vider sa vie de sa substance, comme de son identité d'artiste usurpée.

Dans une prose solide et riche d'expressions savoureuses, jouant sur le décalage du temps et de la langue, avec une construction savante d'emboîtements (le récit est celui d'un marchand d'art, Jean Vayron, lequel recueille les confidences orales d'une vieille bossue aux airs de sorcière qui lui vend l'histoire, chaque version s'éloignant de l'histoire originelle introuvable comme toute vérité), Roland Fuentès conduit son lecteur jusqu'au dénouement d'une main de maître. Tout en signant un roman historique crédible, il reste fidèle à sa veine fantastique et réaffirme qu' « Une histoire est une somme de mensonges. ».

 

Roland Fuentès, Le passeur d'éternité, Les 400 coups éditeur. 104 pages, 11 €.

vendredi, 08 juin 2007

Le sourire de Cézanne, de Raymond Alcovère

2c777230e3f48dd3cbdaccd0394d9eb8.jpgAprès un premier roman « Fugue baroque », publié en 1998 chez le même éditeur, Raymond Alcovère livre avec Le sourire de Cézanne un roman léger, intime, sur la rencontre d’un jeune étudiant et d’une femme, de vingt ans son aînée, qui écrit un livre sur les peintres. Léonore, rescapée d’une rupture amoureuse, connaît avec Gaétan un amour intense, une passion partagée sous le ciel lumineux des villes du sud (Montpellier, Aix) : « Elle déborde d’un amour absolu envers lui, un amour qui ne remet pas en cause sa liberté. »

Au-delà de la belle relation entre ces deux êtres, ce roman est une réflexion amoureuse sur la peinture et un hymne à Cézanne, une superbe approche de ce peintre qu’on ne peut rencontrer qu’en face de ses tableaux originaux, tant les reproductions sont trompeuses dans son cas, nous cachant la profondeur intense et la vie de la matière qui nous saisit physiquement à leur vue. Cézanne qui écrivit ces mots si forts : « La nature n’est pas en surface, elle est en profondeur. Les couleurs sont l’expression, à cette surface, de cette profondeur, elles montent des racines du monde. » Alcovère nous confie sa passion érudite pour d’autres créateurs : Poussin, Greco, Velázquez, Rembrandt, Caravage, Rubens, Fragonard, Picasso…

« Léonore, comme un peintre, ajoute de temps à autre une touche à son livre. » Et Raymond Alcovère procède de la même façon, son roman s’écrit par petites touches, phrases courtes, légères, fragments jetés comme des petites notes. La vie de ses personnages est ainsi, notations, sensations, éclats lumineux, éclairs de passion et ne vaut que par l’amour et l’art.

 

Le sourire de Cézanne, de Raymond Alcovère, éditions N&B, 110 pages, 13 €

 

jeudi, 12 avril 2007

Le club des pantouflards, de Christian Cottet-Emard

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 (Cet article, plus complet que celui que j'avais consacré l'an dernier à ce livre sur mon blog, est paru dans La presse Littéraire n° 9.)

 

Christian Cottet-Emard, qui anime avec humour et lucidité l’un des meilleurs blogs littéraires du moment (http://cottetemard.hautetfort.com), et qui s’est fait connaître comme poète, nouvelliste et romancier (Le grand variable, chez Editinter) vient de publier, dans la collection Petite Nuit, chez Nykta, un savoureux mini-polar, Le club des pantouflards.

L’histoire – relevant davantage de la politique-fiction que du genre policier - se situe dans le quartier lyonnais de Vaise, entre la rue Gorge de Loup et le pont Masaryk, un quartier jadis ouvrier (l’entreprise de la Rhodia), aujourd’hui déshérité mais en pleine rénovation, où quelques bobos aménagent des lofts dans les friches industrielles. Le héros, qui n’a rien d’héroïque, répond au nom improbable d’Effron Nuvem, et mène une vie grise de chômeur solitaire, celle d’un contemplatif sans autre perspective que la lecture de livres de poches (dont Les âmes mortes, de Nikolaï Gogol) et la consommation de sardines à l’huile portugaises Roses de France et de cafés au lait avec tartines. Tous ses espoirs semblent derrière lui : « Ses grands rêves d’adolescence le visitèrent. Ils étaient quant à eux de beaux papillons de jour mais ils avaient fait le chemin à l’envers, retournant vite aux chrysalides puis aux larves qui le rongeaient de l’intérieur. »

Une vie morne, vide et fermée où l’insolite s’invite, sous la forme d’une paire de pantoufles que Nuvem décide de s’offrir, d’une manière irraisonnée. Il ne s’étonne pas de l’étrange sollicitude du marchand de chaussures, qui l’invite bientôt au repas trimestriel du « club des pantouflards », un cercle fermé où les notables tirés à quatre épingles dînent et s’empiffrent de mets fins, pantoufles aux pieds. Cailles, grives, pigeons, faisans aux quatre choux, la nourriture abondante et choisie est dispensée par l’énorme Graziella. Quantité et qualité se conjuguent à la table : « un goûter composé de petits sandwiches au foie gras, de brioches, de choux à la crème, de crêpes, de babas au rhum, de petits-fours et de fruits confits, le tout arrosé de vieux porto et de muscat de Sardaigne. » Notre héros, qui a des prédispositions certaines pour la bonne chère, allume un Lusitania et boit de grandes rasades de Cognac.

Mais que vient-il faire dans cette galère, même aux allures de paradis gastronomique ? « Que pouvait valoir l’adhésion d’un chômeur, une de ces « âmes mortes » à peine bonnes à émigrer d’un fichier à un autre au gré des fluctuations d’une comptabilité d’actifs et de passifs que se jetaient sans cesse à la figure lors de joutes télévisées les dignes héritiers de l’escroc Tchitchikov ? » C’est là que le roman devient une fable politique angoissante : ce club ressemble en effet  à une phalange secrète et présente une liste aux élections municipales, sans succès. Bientôt Effron Nuvem voit la ville basculer dans une organisation totalitaire dont il devient, grâce à ses relations pantouflardes, l’un des employés, affecté au service du broyage des documents administratifs. Un engin monté sur chenilles entièrement revêtu d’un blindage noir trône au milieu de la place du quartier, assurant la surveillance de la ville, et la délivrance d’argent et de formalités administratives par une seule et même carte de crédit, sésame contrôlé et délivré par les autorités, comme si dans ce pays venait de se réaliser la crainte du croisement des fichiers informatiques. « Dans cette masse de métal compact dépourvue de toute ouverture luisait une petite lueur rouge de la taille d’un œilleton. » Ce blindé est une belle trouvaille romanesque, big brother matérialisé dans un engin militaire, inamovible et menaçant.

Le héros ne s’en formalise pas, et ne se pose jamais de questions, content de sa tâche répétitive au sous-sol de la mairie. Autour de lui, les opposants se font d’ailleurs rares et peu combatifs, les belles âmes éprises de liberté attendant les beaux jours pour défiler dans la rue. « Maintenant que les gens retrouvaient leur climat habituel et que la douceur des températures incitait à sortir se promener, l’élite citoyenne de la population se sentait incommodée par la présence silencieuse mais insistante du blindé. » Mais après cette molle résistance, le confort prend le dessus, les commodités du système gagnent chaque jour les faveurs des plus contestataires.

Dans ce livre, de la taille d’une longue nouvelle, on retrouve l’originalité de l’inspiration et la maîtrise de l’écriture, le sens du fantastique et les talents de conteur de Cottet-Emard. Cette fantaisie si pleine d’humour et de portraits truculents (l’éléphantesque Graziella, le petit gros à moustache, le vieux maigre aux allures d’insecte) baigne dans une atmosphère kafkaïenne. A l’ouverture du roman, le nom de Nuvem disparaît d’un fichier d’ordinateur ; à la fin il est à nouveau supprimé : « crédit épuisé carte non valide ». Victime impuissante et quasi consentante d’une machination obscure, il n’est qu’un pion : « Les pantoufles d’Effron Nuvem arpentaient de vastes carrés de bitume qui passaient du noir au blanc, réduisant sa silhouette à celle d’un pion sur cet échiquier dessiné par la lune. » Le héros descend les neuf cercles de l’enfer, mais il n’est pas la seule victime dans ce monde cruel et burlesque où les rivalités pour le pouvoir autorisent tous les coups, jusqu’à l’élimination du concurrent ou du prochain.

Le rire que l’on éprouve à la lecture est vite mêlé de malaise et d’inquiétude, comme si nous étions plus proches de ce monde qu’on ne voudrait le croire, pas même à la distance d’un rêve ou d’un cauchemar. Cottet-Emard excelle à nous décrire l’individu broyé et effacé par la politique de l’absurde.

 

Le club des pantouflards, de Christian Cottet-Emard, Ed. NYKTA, collection Petite Nuit. 80 pages, 5 €.

 

Descriptif et références complètes sur le blog de l'auteur :

http://cottetemard.hautetfort.com/archive/2006/06/19/le-c...

 

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mardi, 06 février 2007

Ainsi va le poème, de Gabriel Le Gal

 

Les poèmes seraient

Parmi les brumes et les haies

Ce rouge tenu

Rouge d’hier en sursis

Ou bien baies d’églantier

Luisantes

Coriaces à garder

La floraison de demain

Ces points de rouge

Dans le gris des journées



« Qu’est-ce qu’un poème/ où le monde/ ne viendrait pas/ commencer ? » Un nouveau recueil de Gabriel Le Gal, à mi-voix, chaque mot posé dans sa plénitude, vient de paraître.


Ainsi va le poème, Jacques André éditeur, 5 rue Bugeaud, 69006 Lyon. 70 pages, 11 €

http://www.jacques-andre-editeur.eu/

samedi, 27 janvier 2007

Agir ou ne pas agir

« Les personnes qui n'agissent jamais veulent croire que l'on pourrait choisir en toute liberté l'excellence de ceux qui viendront figurer dans un combat, de même que le lieu et l'heure où l'on porterait un coup imparable et définitif. Mais non : avec ce que l'on a sous la main, et selon les quelques positions effectivement attaquables, on se jette sur l'une ou l'autre dès que l'on aperçoit un moment favorable ; sinon, on disparaît sans avoir rien fait. »

 

Guy Debord



podcast

 

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